Ken Russell adapte le roman de D.H. Lawrence, sur la vie sentimentale de deux sĹ“urs et leurs amants pendant l’entre-deux-guerres. Le puritanisme d’époque s’Ă©touffe, le Chaos jubile.

PAR JEREMIE MARCHETTI

69 annĂ©e Ă©rotique, et pas qu’un peu: par un simple geste entre la littĂ©rature et le cinĂ©ma, ce qui choquait hier va encore choquer aujourd’hui (enfin plutĂ´t hier…). Auteur sulfureux en son temps, DH Lawrence va voir son Ĺ“uvre s’offrir un regain d’intĂ©rĂŞt vis Ă  vis de la libĂ©ration de certaines images interdites: on adapte brillamment mais prudemment Amants & Fils ou La vierge et le gitan, mais surtout son Women in Love, Femmes amoureuses chez nous, deuxième volet d’une saga familiale qui mĂŞlait turpitude sociale et sexualitĂ© au dĂ©but du 20ème siècle. Pas tout Ă  fait encore chien fou, le jeune cheval Ken Russell attrape au vol ce projet d’adaptation ambitieux, qui passa tout de mĂŞme entre les mains de Stanley Kubrick, Tony Richardson, ou Jack Clayton! Avant la dĂ©mesure d’une filmographie vorace, Russell s’était surtout exprimĂ© Ă  la tĂ©lĂ© avec de nombreux films tournĂ©s pour la BBC. Love sera donc autant son passeport pour le grand public que celui du scandale.

Si le film marqua tant les esprits, outre ses nombreuses qualités formelles, c’est pour deux raisons: l’Oscar tardif décerné à Glenda Jackson et les premières nudités masculines frontales offertes aux yeux des spectateurs. Bien que celles-ci n’apparaissent pas lors d’une scène de coït, le sceau du X sera plus fort, châtiant à l’époque tout ce qui pouvait heurter la bienséance. On pourrait résumer l’audace graphique de Love à un bras d’honneur, mais elle est essentielle quant à l’importance du récit: Russell nous parachute dans une Angleterre guindée, où le sexe se faufile partout mais se dérobe hypocritement.

Gudrun et Ursula, deux sœurs considérées comme «vieilles filles» en savent quelque chose : elles ont depuis longtemps repoussé l’idée du mariage, esquivant le tout puissant amour, mais elles ne renient pas leur fascination pour la chose. C’est le même problème pour Gerald et Rupert, deux hommes à marier enfermés dans leurs certitudes. Mais Ursula tombe sous le charme de Rupert, et Gerald est envoûtée par Ursula. À ce train là, on plie bagages et tout finit bien, non? Non. Les errements charnels et les névroses du quatuor (Glenda Jackson, Jennie Linden, Alan Bates et Oliver Reed) sont les mêmes que ceux que nous connaissons aujourd’hui: c’est quoi exactement l’amour? Et la passion? Jusqu’où ça va et comment? Peut-on y échapper? Tourné en pleine libération sexuelle, le film répond à son époque dans un écho éblouissant: Russell peut se permettre de valser entre une sexualité tour à tour suggérée (le discours savoureux sur la dégustation d’une figue qui prend un versant quasi-pornographique) ou plus explicite, avec des ébats violents et brusques filmés comme des combats, où l’on jouit à en perdre la tête. Pas encore hystéro, pas encore psyché, Russell y va mollo dans le baroque et le barge: quelques scènes de danse suspendues, une étreinte lyrique filmée à la verticale ou des apparitions comme autant de symboles (ce raccord entre un couple épuisé par le désir et un couple de noyés).

Voix chaude, suave (“I want to drown in flesh. Hot, physical, naked flesh“) entre la retenue absolue et la dĂ©cadence des gestes (fabuleuse scène de ballet sauvage et champĂŞtre), Glenda Jackson Ă©crase une Jennie Linden plus lĂ©gère et pĂ©tillante, institutrice Ă  la jalousie Ă©ruptive dont le personnage appartient surtout Ă  L’arc en ciel, autre livre de Lawrence Ă©galement adaptĂ© plus tardivement par Russell dans le sous-estimĂ© The Rainbow. C’est entre la rigueur british de son dĂ©cor et les dĂ©sirs envahissants, que Love trouve toute sa puissance Ă©rotique, avec une homo-Ă©rotisation dĂ©complexĂ©e cĂ©lĂ©brant les corps virils de Alan Bates (dont le personnage s’enfonce dans les bois pour littĂ©ralement faire l’amour Ă  la nature) et de Oliver Reed. L’intello excentrique, romantique, se libĂ©rant dans une relation idyllique d’un cĂ´tĂ©, et l’homme brutal, rustre, hantĂ© par une mère dĂ©mente, taureau sexuel, se vautrant dans l’amour fou et abusif de l’autre. La très fameuse scène de lutte au coin du feu, ranimant les souvenirs des sports grĂ©co-romain, trempe dans une Ă©quivoque toujours aussi stimulante. Par les regards, les effets de montages, les mots, difficile de ne pas y voir un autre couple se nouer, ce que ne contredit pas une scène finale Ă  l’image de tout le reste du film: diablement ambiguĂ«.

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