Le film ne s’appelle pas Porno 3D, ni même Sexe. Il s’appelle Love. Ce qu’il raconte, et peut dévaster pour cette raison, c’est la naissance et l’expiration de cette illusion amoureuse, des flammes aux cendres, en même temps qu’une acceptation, une résignation, un apaisement du choix d’une vie qui aurait pu être différente.

PAR ROMAIN LE VERN

Un 1er janvier au matin, le téléphone sonne. Murphy (Karl Glusman), 25 ans, se réveille entouré de sa jeune femme et de son petit garçon de deux ans. Il écoute son répondeur. Sur le message, la mère d’Electra lui demande, anxieuse, s’il n’a pas eu de nouvelle de sa fille disparue. Elle craint qu’il lui soit arrivé un accident grave. Au cours d’une longue journée pluvieuse, Murphy va se retrouver seul dans son appartement à se remémorer sa plus grande histoire d’amour, deux ans avec Electra…

Confessons-le d’emblée : Love de Gaspar Noé n’est pas scandaleux, infiniment moins qu’une comédie de Danièle Thompson. Les corps nus d’Adam et Eve ont beau être présentés sous toutes les coutures le temps d’une jolie séquence inaugurale de masturbation – sorte de version hard et picturale de l’orgasme qui naguère avait émoustillé au début du 37°2 de Beineix -, il serait totalement hypocrite de ne pas avouer que l’on peut tout voir, en plus près, à deux clics d’ici sur YouPorn. Gaspar Noe le sait mieux que les autres : montrer un sexe en érection et une pénétration en gros plan n’a vraiment plus rien de subversif en 2015. En revanche, raconter les «choses de la vie», comme Sautet les racontait (un accident, un homme, deux femmes, un fils, des souvenirs) et plonger dans un monde intérieur sans tricher le sont infiniment plus. Parler de l’amour au sens le plus pur, aussi.

La provocation dans Love réside dans l’innocuité, la naïveté, la douceur. Et tant pis si certaines élucubrations proche du pensum font sourire. On défie quiconque ici de ne pas avoir débité autant de fadaises sur l’amour et la vie pendant son adolescence hippie-baba-gothique-tee-shirt-Ramones-DocMartens. L’ambition de Noé consiste à faire renaître une insouciance perdue, évaporée avec le temps, avec la lassitude, avec l’érosion. Comme un éden retrouvé. Le sexe c’était mieux avant, quand on était plus jeunes, plus beaux, plus vernis. Le monde nous a changé, les aspirations artistiques ne sont devenues que des passe-temps, les rêves se sont éteints, un enfant attend désormais que l’on s’occupe de lui – ajoutons que les deux belles scènes du film ont lieu dans une baignoire – et peut-être, on dit bien «peut-être», nous nous sommes trompés de vies.

Tel un vrai mélo (la phrase de Sirk à Fassbinder déformée par Noé et répétée à deux reprises : «pour faire un bon mélodrame, il faut du sang, du sperme et des larmes«) où comme de L’aurore à Two Lovers, un homme doit choisir entre la blonde ou la brune, Love s’inscrit dans une tradition que l’on aime beaucoup ici : les films d’étrangers à Paris. Gaspar Noe est argentin d’origine, comment a-t-il vu Paris pour la première fois? Comme le lieu ultra-romantique par excellence. De la même façon que l’écrivain Henry Miller et le réalisateur Jens Jørgen Thorsen pour Jours tranquilles à Clichy. De la même façon que Bernardo Bertolucci pour Le dernier tango à Paris.

Love est un film intime, tout petit. Un film d’appartement oĂą un triangle amoureux (le hĂ©ros, une blonde maternelle, une brune junkie) s’aime, s’épanouit, se blesse, se cherche, se quitte et ne s’oublie pas. Rien de plus. Gaspar a bien compris que parler de soi Ă©tait la meilleure option pour parler de nous, de nos rĂŞves inaccomplis. Murphy (Karl Glusman) se rĂ©vèle son double fictionnel. Se dĂ©crivant lui-mĂŞme comme un loser mauvais gendre, cet aspirant cinĂ©aste photographe s’avoue “obnubilĂ© par 2001, l’OdyssĂ©e de l’espace”, fou de Fassbinder. La chambre laisse traĂ®ner des projets futurs (ce qui deviendra Enter the void), arbore des affiches de ses films monstres cultes (Defiance of Good, Salo, Freaks, Taxi Driver, Naissance d’une nation, Cannibal Holocaust, Chair pour Frankenstein).

Ce pur objet fétichiste de cinéphile s’avère bardé d’autocitations : l’avertissement en préambule comme dans Seul contre tous directement inspiré de The Flicker, la drogue cachée dans un coffret VHS de Seul contre tous, la séquence engueulade dans le taxi fait écho à celle d’Irréversible, le coup de bouteille sur la tête annonçant la baston dans Irréversible, les black-out façon Enter the void. Proleptique, il rappelle l’appétence de Gaspar Noe pour la prémonition, le destin, les choix irréversibles de vies et incidemment assure que le réel et la fiction sont intrinsèquement liés dans le processus créatif, que des éléments de sa vie passée ont inspiré ses œuvres futures. On navigue dans le chaos, entre plusieurs époques et c’est ce voyage intemporel que la 3D va mettre en valeur, plus en tout cas que les séquences X. La bande-son de super bon goût (le Lucifer Rising de Bobby BeauSoleil, les Pink Floyd, John Carpenter) ravive le fantasme du cinéma cool des années 70. Et, en même temps, lors d’une séquence dans un bar, on entend aux infos à la radio que le FN est le premier parti de France. Où en sommes nous au juste?

Tout Noé est là, devant nous, ses inspirations comme ses obsessions, à commencer par la paternité (le héros a un enfant qui s’appelle Gaspar et son ennemi, Noe). Bien sûr, on peut parfaitement concevoir que certains soient déçus de ne pas retrouver l’ampleur cosmique des précédents Noé (Irréversible, Enter the Void) et de constater qu’en termes d’odyssée librement sexuelle façon Lars Von Trier, le cinéaste se contente finalement de raconter sa propre sexualité (la fameuse séquence avec le travesti, éludée et critiquée). D’autres tiqueront sur le jeu des comédiens, les dialogues, les guests (Vincent Maraval, Palme du meilleur second rôle) et les provocs potaches post-Jan Kounen (la flaque de sperme sur la gueule, le «you’re a piece of shit» pointé du doigt par Gaspar en direction du spectateur). Et pourtant, en dépit de ces défauts évidents, Love n’en reste pas moins un pur film mental et pulsionnel, où tout va bien, où tout va mal, riche en hallucinose où, entre deux battements de paupières, le passé et le présent s’entremêlent tantôt comme dans une rêverie (la splendide ballade aux Buttes-Chaumont) tantôt comme un cauchemar (Gaspar Noé avec une perruque Warholienne sur la tête).

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