Lords of Chaos est un biopic based on truth and lies, retraçant les débuts du groupe Mayhem, fer de lance du black metal norvégien, une mouvance radicale ayant marqué la pop culture au début des années 90, notamment en raison des actes criminels qui lui ont été imputés.

PAR GEOFFROY DEDENIS

Certains trépignaient d’impatience, d’autres préparaient de quoi incendier les studios hollywoodiens et il y a fort à parier que la sortie de Lords of Chaos ne fera qu’accroître l’abysse séparant les deux publics qui verront le film. Jonas Åkerlund semblait un choix excitant au regard de son premier long, le cartoonesque Spun, où Jason Schwartzman, Mickey Rourke et Brittany Murphy se cramaient les neurones au crystal meth. De plus, Åkerlund bénéficiait d’une crédibilité raisonnable chez les métalleux, grâce à son statut d’ancien batteur éphémère de Bathory, l’un des groupes dont la scène norvégienne se goinfra allègrement. Cela dit, dès l’annonce du projet, les principaux intéressés de ce biopic manifestèrent leur rejet quasi unanime. Eh oui, le black metal c’est pas sympa. Et en s’attaquant à ce morceau, Åkerlund savait qu’il mettait les pieds dans l’une des affaires les plus sordides de l’histoire du rock.

Pour ceux qui auraient raté la saga de faits divers désormais légendaire pour laquelle le black metal norvégien a hérité d’une aura maléfique de renommée internationale, voici un résumé accéléré à la Pierre Bellemare: les ados norvégiens s’emmerdent comme les autres, mais en pire, le pays peut à ce titre se féliciter d’un taux de suicide considérable. C’est connu, le désoeuvrement conduit souvent à flirter avec les extrêmes, et ici, ça passera par la musique. Le groupe Mayhem se forme, sort Deathcrush, traumatise tout le monde et retourne se pinter la gueule à l’abri des regards pour un temps. C’est à ce moment que le premier chanteur, Maniac, se fait interner pour des petits problèmes et qu’on le remplace par un suédois, le pimpant Dead, qui s’avèrera avoir des problèmes beaucoup moins petits. Avec sa voix de goule et ses obsessions morbides, il pose sans le vouloir les bases d’une esthétique qui sera reprise mondialement; corpse painting, charcutage non simulé et autres comportements à risques pas vraiment marrants. À la différence de ses potes, Dead est moins rock’n roll que sérieusement dans le mal. Il enterre ses fringues dans le cimetières pour que sa tenue de scène soit imprégnée de l’âme des morts, ramasse des charognes sur la route pour en respirer les effluves avant de pousser ses cris. La rumeur voudrait même qu’il ait été victime du syndrome de Cotard, une forme rarissime de dépression qui vous donne l’impression de pourrir de l’intérieur, d’avoir le sang gelé, en bref d’être mort. No surprise donc, lorsqu’un beau jour, Euronymous retrouve son chanteur la tête explosée, les bras et la gorge tailladés, avec pour ultime message, un papier stipulant «Désolé pour tout le sang».

Et puis stop. Arrêt du rabâchage wikipédale pour en revenir au film. On pourrait imaginer qu’avec ces embrouilles compliquées rappelant les Feux de l’amour en mieux, Lords of Chaos s’adresse à un public d’initiés, laissant du coup les individus étrangers à cette scène sur le carreau, mais à vrai dire, c’est l’exact opposé qui se produit. Puisque la surprise n’est pas la clé du film, tout repose sur le traitement de l’histoire et c’est pour cette raison que le film s’effondre passée la première demi-heure. Celle-ci reconstitue assez bien l’ambiance d’jeuns anticonformistes, attachants mais limites, puis la montée dans le délire macabre avec Dead, à ce propos Jack Kilmer n’est pas mal du tout. La scène de son suicide, extrêmement réaliste et déprimante sera l’apogée de ce que le film aura à offrir. Car après la death de Dead – tout le monde l’a faite celle-ci mais ça me fait rire – eh bien ça devient franchement chiant. L’arrivée de Varg Vikernes qui aurait techniquement dû servir à remplir la jauge fascination/dégoût jusque là boostée par Dead, fait tout foirer. La raison étant une erreur de casting majeure, Emory Cohen.

Pour ceux qui connaissent un minimum la personne de Varg Vikernes, c’est tout bonnement impossible à avaler, peu importe ce que vous avez dans le sang. Non seulement parce que Cohen fait deux fois le poids de Varg à cet âge, pas de grossophobie, simple souci de vraisemblance. Mais surtout parce que Cohen est nul, ses ricanements insupportables, l’ensemble de sa prestation gênante. Je conçois qu’Åkerlund ait voulu présenter Vikernes comme un loser caractériel, un geek revanchard décérébré. Mais il faut choisir entre le biopic et la satire. D’accord, Vikernes est l’emblème du tournant politique raciste, homophobe, anti-tout qu’a prit une bonne partie de la scène, mais le film aurait justement dû en profiter pour creuser la froideur et la haine viscérale qui habitaient ces gosses d’à peine vingt ans, au lieu de les effleurer. À cela, il faut ajouter l’absence totale d’originalité de la forme, les scènes s’enchainent platement, le montage n’existe pas, hormis une scène de cauchemar dont on a du mal à comprendre l’utilité.

On se demande si le mec derrière Spun est toujours là quelque part. Si en plus vous êtes déjà au courant des évènements, vous devrez attendre que prenne fin ce joli défilé d’églises en feu et de mises à mort interminables. Malgré les deux heures de film, on ne parle jamais des motivations idéologiques ou spirituelles qui motivaient ces crimes. On évoque à peine le paganisme, le nazisme, le satanisme et la folie, apparemment interchangeables, au profit de la connerie profonde et de la jalousie, toutes deux bien réelles mais inintéressantes à la longue. Åkerlund passe même à côté de son sujet, la musique dont il devrait parler est presque absente et on a carrément droit à The Host of Seraphim des Dead Can Dance à la fin. Reflet du manque d’implication de l’équipe et rappel qu’aucun des groupes concernés n’a souhaité qu’on utilise ses chansons, à l’exception de Mayhem, qu’on entendra deux fois – mais allez savoir qui détient les droits avec tous ces morts.

Trente minutes potables pour quatre-vingt de grincements de dents, c’est le résultat dont personne n’avait envie, mais avec lequel on se retrouve. Livrer au grand jour un mouvement conçu dans l’obscurité n’est décidément jamais une idée de génie. Le mythe du vampire calciné se réitère et The Lords of Boredom se trouve à des années lumières du Chaos colporté. Un conseil, voyez ou revoyez le documentaire Until The Light Takes Us, qui reste à ce jour le film le plus riche et le mieux informé sur le sujet.

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