A Beverly Hills, un plasticien doit retoucher des mannequins qui se plaignent de leur physique de rĂŞve. Rien de grave jusqu’au jour oĂą deux de ses patientes sont retrouvĂ©es mortes. Des indices laissĂ©s sur place donnent Ă  penser que le plasticien de ces dames les a assassinĂ©es. Lui assure le contraire. Innocence qui se confirme lorsqu’il devient le tĂ©moin du meurtre d’une troisième patiente. Pour traquer le responsable de son malheur, il enquĂŞte avec le dernier mannequin encore en vie et dĂ©couvre au fil de son investigation que les trois nanas dĂ©funtes ont travaillĂ© pour le compte d’une sociĂ©tĂ© (Digital Matrix). Une boĂ®te qui prĂ©pare un nouveau procĂ©dĂ© de publicitĂ© hypnotisante, conçu pour servir la soupe Ă  un candidat très louche pour la prĂ©sidence. Mon tout donne une mĂ©taphore sur une sociĂ©tĂ© en voie de robotisation, celle du dĂ©but des annĂ©es 80, oĂą les publicitĂ©s abrutissent les masses, oĂą les mannequins anorexiques ne servent plus Ă  rien (raison de leur liquidation presque invisible) et oĂą l’on peut gĂ©nĂ©rer un acteur de synthèse en digitalisant un ĂŞtre humain (un peu Ă  la manière de Pacino qui manipule Hollywood avec son actrice irrĂ©elle dans S1m0ne). Après avoir vu ce film, vous pourrez Ă©teindre votre tĂ©lĂ©vision et reprendre une activitĂ© normale. Oui mais laquelle?

Non, ce n’est pas Sidney Lumet (Network) ni mĂŞme David Cronenberg (Videodrome) derrière la camĂ©ra mais Michael Crichton, moins connu certes mais non moins mĂ©ritoire. Au moment de travailler sur Looker, il passait son temps entre l’écriture de romans et la rĂ©alisation de films. Lui qui venait deux ans auparavant de rĂ©aliser The great train robbery, avec Sean Connery et Donald Sutherland, et voulait proposer Congo, tirĂ© de son propre roman (un projet qui sera finalement confiĂ© 15 ans plus tard au rĂ©alisateur Frank Marshall). Comme son confrère, il arrive rĂ©gulièrement que ses romans deviennent des films. Sa plus cĂ©lèbre rĂ©ussite, c’est celle d’avoir imposĂ© Jurassic Park, d’autant que son premier long mĂ©trage, Westworld, peut ĂŞtre considĂ©rĂ©, en quelque sorte, comme le brouillon du block-buster de Steven. On peut Ă©galement citer d’autres travaux d’adaptations comme The Andromeda Strain, par Robert Wise; Rising Sun, par Philip Kaufman; ou encore Le 13ème Guerrier, de John McTiernan. Avec ce Looker, pur produit de divertissement qu’il a spĂ©cialement Ă©crit pour le cinĂ©ma, Crichton a voulu utiliser une thĂ©matique qui l’a toujours passionnĂ©: l’arrivĂ©e de nouvelles technologies et leurs consĂ©quences dĂ©lĂ©tères sur l’espèce humaine lorsqu’elles sont utilisĂ©es Ă  mauvais escient.

Michael Crichton avait explorĂ© la veine du chirurgien confrontĂ© aux dĂ©cès Ă©tranges de ses patientes et traquĂ© par un tueur en sĂ©rie coriace dans Coma, un thriller mĂ©dical adaptĂ© d’un roman de Robin Cook. Avec le recul, on peut se demander si les films de Crichton ne sont pas, finalement, des dĂ©clinaisons inspirĂ©es de son Mondwest oĂą un argument scientifique servait dĂ©jĂ  de moteur Ă  une intrigue riche en zones d’ombre et oĂą s’exprimaient les mĂŞmes obsessions de la perfection comme quĂŞte suprĂŞme du Graal et de l’apparition de nouvelles technologies. Des obsessions sans doute hĂ©ritĂ©es de ses Ă©tudes de mĂ©decine Ă  Harvard. En filigrane, il met en exergue l’Ă©mergence des ordinateurs, l’importance de l’espace virtuel, le pouvoir de la publicitĂ©, l’envahissement d’une culture visuelle. Et ose traiter de la chirurgie esthĂ©tique, des annĂ©es avant les dĂ©clinaisons tĂ©lĂ©visuelles (Nip/Tuck), ou mĂŞme cinĂ©matographiques (Body Melt) mais avec moins de fantaisie qu’un Terry Gilliam sur Brazil. Elle traduit ici les angoisses d’une sociĂ©tĂ© d’apparence prompte Ă  dĂ©fier la nature. DiffĂ©rents contrepoints (un couple qui regarde la tĂ©lĂ© en oubliant de s’occuper de leur enfant) ou points de vue mettent en valeur la description d’un microcosme. A savoir la petite communautĂ© huppĂ©e des collines de Beverly Hills, engluĂ©e dans la superficialitĂ©.

Looker se nourrit de fantasmes humains qu’il cherche Ă  pervertir. On y dĂ©règle le temps (le pistolet rĂ©volutionnaire) et certaines astuces (les cartes magnĂ©tiques, les lunettes, les robots domestiques, la mise en abyme finale dans le studio de tĂ©lĂ©vision) restent toujours aussi amusantes. L’essentiel demeure, le discours sur la thĂ©orie du complot et la manipulation des masses Ă  travers le prisme publicitaire demeurent intacts, pertinents, modernes. Parce que toujours aussi actifs Ă  la tĂ©lĂ© comme sur les Internets. Aujourd’hui, il suffit de voir comment les informations sont propagĂ©es, transformĂ©es, amplifiĂ©es ou censurĂ©es pour comprendre Ă  quel point le spectateur/consommateur/infobĂ©sitĂ©addict demeure le premier flouĂ©.

On ne trouve rien Ă  redire sur ce que Crichton raconte (un peu comme dans le très bizarre troisième Ă©pisode de Halloween, baptisĂ© “le sang des sorciers” oĂą le propos sur le danger de la pub est gĂ©nialement hors sujet), la forme, elle, sĂ©duit aussi l’oeil entre les fulgurances (les dix premières minutes entre dĂ©rision et frisson avec une utilisation consommĂ©e du hors champ), les efforts du chef-opĂ©rateur Paul Lohmann, le jeu proche de Argento sur des couleurs flashy pour appuyer l’ambivalence d’un univers aussi attractif que putride… Mais par-dessus tout, la vision du film rend nostalgique d’un cinĂ©ma riche en propositions fraĂ®ches avec une intrigue guidĂ©e par le simple ludisme (on s’amuse comme un petit fou), pimentĂ©e par la prĂ©sence de somptueuses crĂ©atures souvent dĂ©nudĂ©es et de la musique eighties popeuse signĂ©e Barry De Vorzon et Sue Saad. Et la rĂ©union d’acteurs venus d’horizons diffĂ©rents ajoute au plaisir: le british Albert Finney en plein revival fantastique dans la peau d’un antihĂ©ros; le ricain James Coburn en magnat cynique pourri jusqu’à l’os; ou, encore, la frĂŞle Susan Dey en poupĂ©e Barbie dĂ©sabusĂ©e Ă  qui l’on a greffĂ© un cerveau.

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