Un curieux rite de passage dĂ©cide du destin d’une gĂ©nĂ©ration d’adolescents, amenant certains Ă  Ă©chapper Ă  leur banlieue et condamnant les autres Ă  y rester. Ham on Ry, coup d’essai de Tyler Taormina, s’est imposĂ© comme l’une des grandes rĂ©vĂ©lations du dernier festival de Locarno.

PAR VIRGINIE APIOU

“I’m so good. Life is sooooo good. Everything is sooooooo good.” Cette sĂ©rie de petites formules toutes faites, synthĂ©tiques, très gĂ©nĂ©ralistes, dĂ©roulĂ©es comme un mantra, cache un des films les plus Ă©tranges et atmosphĂ©riques du dernier festival de Locarno. PrĂ©sentĂ© dans la catĂ©gorie Concorso Cineasti Del Presente, section consacrĂ©e au cinĂ©ma Ă©mergent, Ham on Rye est Ă©crit, produit et rĂ©alisĂ© par Tyler Taormina. Obsessionnel des Suburban legends, ce jeune cinĂ©aste amĂ©ricain Ă©lève très haut, et jusqu’au fantastique, l’esprit des très jeunes gens des banlieues middle class de Los Angeles.

Des ados en grappe convergent vers un mĂŞme point, lentement, en se provoquant, se retrouvant au coin d’un trottoir, se toisant sans jamais pour autant se toucher vraiment. Il y a plein d’histoires, de sons, de paroles incomplètes qui les hantent tous. Les adolescents de Ham on Rye sont dans leur monde composĂ© de peurs, la peur d’ĂŞtre moche, d’ĂŞtre rĂ©putĂ© infrĂ©quentable pour cause de fake news via des rĂ©seaux sociaux, la peur de ne pas ĂŞtre choisi, la peur d’ĂŞtre vide, la peur de ne pas avoir les Ă©paules. C’est un monde aussi composĂ© d’audaces, de crâneries, de sensations pleines de prĂ©somption, comme lorsqu’on n’a pas encore vĂ©cu. Tout serait presque classique pour un film sur un des sujets les plus rebattus possibles, si ces ados ne possĂ©daient pas tous un physique diffĂ©rent, inachevĂ©, Ă©chappant Ă  tous les stĂ©rĂ©otypes cinĂ©matographiques du genre. Les filles poitrines et ventres en avant, sont engouffrĂ©es dans des robes trop Ă©talĂ©es, gigantesques. Les garçons ont un mal de chien avec leurs fringues. Leurs vestes trop grandes qui mangent les Ă©paules et les poignets, font ressortir des visages trop pleins, trop ronds, trop charnus et des regards trop enfoncĂ©s et des nez qui n’en finissent pas de pousser. Ils ne sont pas charmants. Ils sont beaucoup plus que ça. Ils sont Ă©mouvants. Ils espèrent.

Taormina les filme comme on chope des sensations fugaces. Impossible de savoir qui sont ces personnages selon les codes habituels de la narration au cinĂ©ma. Seules des impressions, toutes imprĂ©visibles, constituent peu Ă  peu un rĂ©cit très personnel, celui d’un cinĂ©aste fĂ©tichiste pour le meilleur. Les bruits comptent autant que les dialogues. Les ralentis autant que le mouvement d’un skateur qui passe. Visiblement fascinĂ© par les annĂ©es 80 et ses rythmes Ă©lectroniques très Ă  la mode actuellement, Taormina plonge sa pulpe vive que sont ces groupes ados, au cĹ“ur d’un Ă©crin ultime: une salle de fĂŞte comme une cĂ©rĂ©monie.

Ham on Rye est une confrontation en communautĂ©, un bal de fin d’annĂ©e pas comme les autres, car nulle temporalitĂ© n’est vraiment livrĂ©e, et l’Ă©crin Ă©lu pour recevoir ces jeunes gens est lui aussi comme aux contours effacĂ©s, mais ritualisĂ©s. Les futurs fĂŞtards intègrent en effet un bar Ă©trange. Pour y entrer il faut d’abord poser une main sur une main dessinĂ©e sur la devanture. Comme un sĂ©same sans plus d’explication. La force du film commence Ă  prendre vraiment lĂ . De la simple histoire de passage Ă  un âge plus adulte par des adolescents, on accède Ă  un monde qui n’en finit pas de livrer des surprises. Au rythme de musiques et de chansons livrĂ©es dans leur intĂ©gralitĂ©, Taormina chaloupe et entraĂ®ne ses personnages dans une bulle hypnotisante oĂą le fantastique emballant cĂ´toie l’anxiĂ©tĂ© et le danger. Le film oscille entre l’envie d’ĂŞtre avalĂ© et la peur de se perdre dans un monde labyrinthique, ultra sĂ©duisant, très imaginatif, crĂ©atif. Ados et spectateurs y sont admis avec cette sensation très excitante d’ĂŞtre rejetĂ©s avec violence, celle par exemple d’un pouce qui finalement se baisse, si l’on n’est pas dans le mood.

Ham on Rye est Ă  la fois aussi minuscule et immense que la pĂ©riode adolescente dans la vie de chacun, alors qu’on se sent capable de tout et dans la seconde suivante totalement minable. Cette instabilitĂ© hante ce film comme une passion.

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