Rarissime (certains ne l’avaient jusque lĂ  qu’en VHS dans une qualitĂ© dĂ©plorable), Litan est une tentative fascinante de cinĂ©ma fantastique français dans lequel la dramaturgie a moins d’importance que l’atmosphère. Brian de Palma dĂ©teste, Mocky l’emmerde.

PAR ROMAIN LE VERN

On a trop tendance à réduire Jean-Pierre Mocky à un vieux chewing-gum gueulard et mythomane – ce qui nous le rend certes extrêmement sympathique. Or, il a su nous surprendre. Surtout dans les années 80.

Film très Ă©trange et donc très chaos dans la carrière de Jean-Pierre, Litan peut ĂŞtre perçu comme le brouillon de Agent trouble, un film qu’il a rĂ©alisĂ© Ă  la fin des annĂ©es 80 et qui, dans la mĂŞme tonalitĂ© angoissante voire horrifique, racontait quasiment la mĂŞme histoire (une eau qui empoisonne des touristes) avec une facultĂ© Ă  instiller le mystère.

On le sait peu mais Litan reste l’un de ses films les plus récompensés (prix de la critique à Avoriaz en 1982, et sifflé par De Palma et Boorman, selon Mocky), aussi l’un de ses plus rares : « Dans le jury du festival d’Avoriaz, il y avait quatre personnes. Il y avait John Boorman, Brian de Palma, Georges Lautner et je crois Edouard Molinaro. Le film est projeté. Et pendant que le film est diffusé, parce que le jury est avec les spectateurs, figurez-vous, mon cher, qu’ils ricanaient comme des baleines. Alors, à la fin de la projection, Lautner se lève et fout une paire de baffes à l’autre là, je crois que c’était De Palma parce que je n’étais pas là. Je ne vais jamais aux projections, j’ai peur quand je suis dans la salle. Lautner était en colère et se demandait comment on peut rire aussi bêtement du film d’un confrère. Ce n’était pas déontologique. Alors j’ai eu la récompense suprême : Spielberg a trouvé le film très bon et l’a acheté. Ça a été ma revanche. Mais je dois dire que Brian de Palma est un personnage odieux. Je l’ai noté. »

Peut-être que, si la légende dit vraie, De Palma aurait pu être froissé que l’on retrouve beaucoup d’éléments de son film préféré dans Litan. En effet, en le regardant, il n’est pas interdit de s’évoquer Ne vous retournez pas, de Nicolas Roeg, référence définitivement étouffante pour les aficionados du genre tant tous les films semblent le copier, où un couple en deuil se perdait dans les dédales d’une Venise aussi belle que dangereuse. Notamment pour les toutes premières scènes en flash-forward avec des prédominances de rouge et la fin… inattendue comme toute ghost story qui se respecte. Mocky est un malin. Son film, sans but ni raison n’est celle de créer une atmosphère glaçante, laisse de côté un instant toute velléité sociale ou politicarde – d’autant qu’on ne se moque pas ici, du moins directement, des curetons. Un poème glauque et grotesque, constamment sur le fil du risible ou du sublime, à deux doigts du bâclage et du risible. Une œuvre de funambule. Un voyage dans les limbes, au royaume des songes avec ce qu’il faut comme effets visuels torves et de personnages bizarres pour susciter un sentiment d’insécurité, sans parler des comédiens uniformément mauvais, de Mocky himself (mais on aime ça quand même aussi) à Nino Ferrer (chanteur génial mais acteur plus que limite).

Certes, l’atmosphère prime régulièrement sur l’intrigue plutôt ténue mais cette réserve accessoire n’altère que partiellement une œuvre d’artiste résolument hors des normes et plutôt gonflée pour l’époque. Sur les bonus du DVD, Mocky se demande lui-même si, à l’époque, Marie-José Nat avait bien compris l’histoire dans laquelle elle jouait. Il l’avait choisie parce qu’elle était corse et de fait son côté rationnel était pile poil pour le personnage qui passait son temps à courir et à hurler. C’est grâce à ce genre de détails a priori couillons Mocky, en bon pragmatique, en bon rationnel et en bon illuminé, maintient son argument jusqu’au bout.

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