QUOI DE PLUS CHAOS QUE WAKEFIELD POOLE? En 1970, Wakefield Poole se rend avec des amis dans un cinéma porno gay qui projette un film médiocre associant l’homosexualité à la crasse et la violence. Il se met en tête de réaliser un porno qui ne soit pas dégradant et qui tienne la route, esthétiquement parlant. Il tourne sur une plage ensoleillée de Fire Island une première séquence dans laquelle son amant fait l’amour avec un éphèbe qui émerge de l’océan. Satisfait du résultat, il rajoute d’autres scènes et titre le film Boys in the Sand. Il en fait la promotion dans les quotidiens new yorkais et attire les stars de Broadway dans les salles pour voir son film, lançant sans le savoir la mode du porno chic… six mois avant Deep Throat! Insaisissable et surprenant, Wakefield Poole a eu, tel un chat, plusieurs vies: jeune chanteur radiophonique, chorégraphe de ballet pour Broadway et la télévision, réalisateur, dealer d’art et chef cuisinier. Mais aussi et avant tout: cinéphile.

Quel est votre rapport au cinéma?
Le cinéma fait partie de ma vie depuis le moment où j’ai été assez grand pour m’assoir dans un fauteuil. Mon père était policier à Salisbury, en Caroline du Nord. Aussi loin que je me souvienne, il m’emmenait dans l’un des trois cinémas de la ville tous les après-midis. Je ne payais pas car il était policier, et l’ouvreuse gardait un œil sur moi le temps qu’il revienne me chercher. Ça permettait à ma mère de souffler un peu. Une fois que je suis rentré à l’école, j’allais au cinéma tous les samedis matins. Le dimanche soir, nous avions un rituel familial : mes deux sœurs plus âgées, mes parents et moi, nous choisissions tous ensemble un film à aller voir. Bref, j’ai vraiment vu tous les films qui ont été diffusés dans ma ville.

Quel est le premier film que vous avez vu?
Je ne suis pas vraiment certain que ce soit le premier, mais Autant en emporte le vent (Victor Fleming, 1939) est celui qui m’a le plus impressionné. Je devais avoir cinq ou six ans seulement, mais j’ai été impressionné par les acteurs, les couleurs, la musique, et par-dessus tout, l’histoire. Je me souviens aussi d’une file de personnes de couleurs qui attendaient pour le voir. Ils avaient acheté leurs tickets et entraient par un escalier en spirale qui était du côté et donnait sur le balcon. J’ai toujours aimé m’assoir au balcon, au premier rang, mais pour cette séance je n’étais pas autorisé à entrer dans la salle, c’était réservé juste pour les noirs. C’est aussi avec ce film que j’ai eu mon premier réel aperçu de la ségrégation.

Quels sont les films qui vous ont marqué par l’intensité de leurs images? L’insoumise (William Wyler, 1938), ou plus simplement tous les films avec Bette Davis. J’aime tous les films des années 40 et 50, aussi bien les drames, que les films d’horreurs, ou encore les thrillers, et même les westerns. Ils me rappellent ma jeunesse dans le Sud. À la fin de mon adolescence, j’ai déménagé à New York et mes choix de films ont été plus sophistiqués.

Est-ce qu’il y a déjà eu un avant et un après avec un film?
Citizen Kane (Orson Welles, 1941), Les grandes espérances (David Lean, 1946), La nuit américaine (François Truffaut, 1974), Nashville (Robert Altman, 1975), Le Parrain (Francis F. Coppola, 1972), (Federico Fellini, 1963)… Il y en a eu tellement. Chaque bon film change notre façon de percevoir le cinéma. Il y a toujours quelque chose de neuf à chaque nouvelle vision, et c’est ce qui fait qu’on retourne les voir.

Un film qui a failli vous faire quitter la salle ou l’a fait pour de bon?
Les chariots de feu (Hugh Hudson, 1981) et Hiroshima mon amour (Alain Resnais, 1959). J’ai quitté la salle en plein milieu à chaque fois.

Un film que vous n’aviez pas envie de voir et qui a été une révélation?
La solitude du coureur de fond (Tony Richardson, 1962). Je n’aurai jamais pensé qu’une histoire sur un coureur de fond puisse me captiver. J’ai eu bien tort.

Les mots engendrent-ils toujours une image?
Non, c’est juste le contraire, les images engendrent les mots dans notre tête. J’aime les films muets pour cette raison, ils nous forcent à participer.

L’image est-elle un virus?
Les bons films sont comme une bonne drogue.

Un film à emporter sur une île déserte?
Mon choix est Autant en emporte le vent (Victor Fleming, 1939). J’ai du le voir au moins 50 fois et à chaque fois que je tombe dessus en zappant, je ne peux résister au plaisir de le revoir jusqu’au bout. L’attention portée aux détails y est extraordinaire. Chaque personnage à son propre thème musical. Quant on voit le film en entier il semble incroyable qu’il a été mis en scène par autant de réalisateurs différents.

Pensez-vous que l’on fera encore du cinéma en 2050?
En ce qui me concerne, je ne serai plus là. Si vous parlez de l’industrie cinématographique, je ne pense pas. Avec toute cette nouvelle technologie, on ne fera plus de films tels que nous les concevons.

QUIZ CHAOS DU CINEPHILE
Un film: La route des Indes (David Lean, 1984)
Une histoire d’amour : Pour qui sonne le glas (Sam Wood, 1943)
Un sourire: Ingrid Bergman
Une vision: Lauren Bacall
Un acteur: Gregory Peck
Une actrice: Marilyn Monroe
Un clown triste: Je n’aime pas les clowns, ils sont tous tristes.
Un début: La soif du mal (Orson Welles, 1958)
Une fin: Autant en emporte le vent (Victor Fleming, 1939)
Un twist: Il était une fois en Amérique (Sergio Leone, 1984)
Une scène clé: La scène de douche de Psychose (Alfred Hitchcock, 1960)
Un plaisir coupable: Ziegfeld Follies (film collectif, 1945)
Un fou rire: Plus on est de fous (George Stevens, 1943)
Une révélation: Les rapaces (Erich von Stroheim, 1924)
Un film malade: Repulsion (Roman Polanski, 1965)
Un rêve: Les chaussons rouges (Michael Powell & Emeric Pressburger, 1948)
Une mort: Une place au soleil (George Stevens, 1951)
Une scène de cul: Celle entre Julie Christie et Donald Sutherland dans Ne vous retournez pas (Nicolas Roeg, 1973)
Une réplique: Evidement «Franchement ma chère, c’est le cadet de mes soucis» («Frankly my dear, I don’t give a damn» dans Autant en emporte le vent (Victor Fleming, 1939)
Un choc: La scène de douche de Psychose (Alfred Hitchcock, 1960)
Une scène: L’ouverture de The Player (Robert Altman, 1992)
Un artiste sous-estimé: John Ireland
Un traumatisme: Les sentiers de la gloire (Stanley Kubrick, 1957)
Un gâchis: La mauvaise science-fiction
Un souvenir qui hante: Le ballon rouge (Albert Lamorisse, 1956)
Un film français: La nuit américaine (François Truffaut, 1974)
Un cinéaste: Vicente Minelli
Allez, un autre: Stanley Kubrick & Robert Altman
Un fantasme: Les contes d’Hoffman (Michael Powell & Emeric Pressburger, 1951)
Un corps: Kathleen Turner dans La fièvre au corps (Lawrence Kasdan, 1981)
Une nudité: Marilyn Monroe dans le film inachevé Something’s Got to Give (George Cukor, 1962)
Un baiser: Celui de Liz Taylor et Montgomery Clift dans Une place au soleil (George Stevens, 1951)
Une bande-son: Le Lauréat (Mike Nichols, 1967)
Un somnifère: L’année dernière à Marienbad (Alain Resnais, 1961)
Un frisson: Deux mains, la nuit (Robert Siodmak, 1945)
Un monstre: Karloff
Un torrent de larmes: Julie Harris & Raymond Massey dans À l’Est d’Eden (Elia Kazan, 1955)

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