[L’INTERROGATOIRE] Ryszard Bugajski, 1989

Lorsque Ryszard Bugajski présente son second long-métrage L’interrogatoire à la commission de censure polonaise en 1981, c’est une bobine brûlante qu’il glisse entre les mains de ces messieurs. En remuant dans le purin politique de son pays, la sanction sera inévitable et le soutien d’Andrej Wajda n’y pourra rien: son œuvre sera menottée et effacée de la surface de la planète. Ou presque.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Sauvegardées in extremis, des copies vidéos de L’interrogatoire circulaient sur le territoire, objet interdit et secret de polichinelle dont on nourrissait les magnétoscopes, comme un impitoyable rappel à la réalité, un geste de révolution sur bande magnétique. Et pourtant, ce film se déroule en 1952 : passé ou pas, la vision impitoyable des méfaits du communisme stalinien réveillait les fantômes dans un pays encore sensible. En 1989, la chute du bloc soviétique permet la libération du film de Bugajski : présenté à Cannes, il fera sensation, pris en sandwich entre deux Kieslowski. Puis, l’oubli, absolu, profond. Prévisible peut-être…

Femme libre, chanteuse légère, Tonia mène une vie bohème et arrosée, faisant une tournée rutilante dans une troupe d’artistes. Peu après une représentation, elle délaisse son mari et trouve le chemin de deux gaillards au sourire de requin. On la fait boire, encore, et encore. Et encore. Assez pour ne plus se rendre compte qu’on l’envoie derrière les barreaux après une fouille complète. Lorsque la jeune femme se réveille sur une pile de corps endoloris, il est déjà trop tard. Bien qu’innocente, elle est, comme la plupart des femmes autour d’elle, accusée à tort d’espionnage. Les questions sont nombreuses, absurdes, violentes. Les conditions sont terribles : qu’importe la réalité, ce que la jeune femme a fait ou non, il faut une coupable.

Mais Tonia n’est pas une martyr facile : lorsqu’elle arrive dans sa cellule, elle n’hésite pas à dédramatiser, se rapproche de ses camarades, fait tout pour oublier les hurlements que l’on entend au-dehors. Ses bourreaux la force à signer une fausse confession : l’un use de la force, l’autre tente de la persuader par une douceur feinte. Mais il faudra plus à la prisonnière, tour à tour déshabillée, molestée, noyée, menacée. Comme ces quelques graines coincées dans un grillage et arrosées de crachats, alors encore capables encore de germer, l’espoir se cache dans l’eau croupi, les visages épuisés, les corps en miettes.

Dans une sécheresse absolue, Bugajski contourne la violence sordide et le voyeurisme, mamelles arrogantes de ce qui aurait pu être un Midnight Express féminin. Avec un calme de glace, l’odyssée grise de la malchanceuse Tania donne envie de se cogner fort la tête contre les murs. Très fort. Mais on devine la tendresse derrière l’horreur, comme ce raccord splendide entre l’héroïne frigorifiée et son rêve d’amour, qui ne sera hélas qu’un rêve. Auréolée du prix d’interprétation féminine sur la croisette, Krystyna Janda offre des nuances incendiaires dans un rôle à la fois rêvé et destructeur, tantôt lumineuse, tantôt éteinte, abdiquant, se battant, aimant, souriant, renonçant. Elle est un morceau de soie sur le béton, elle est la vie même, défigurée en fantôme blême. La preuve qu’un état peut vous détruire. Mais qu’on peut aussi lui échapper.

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