Une vidéo a créé un mini-évènement sur les réseaux sociaux depuis quelques jours, il s’agit d’un «highlight» de 45 minutes de plans tournés depuis l’intérieur d’un véhicule, faisant le tour du quartier de Kensington Avenue, à Philadelphie. On y découvre un décor sinistré, peuplé de sans-abris et de drogués titubant, ou parfois mêmes figés dans une stase cadavérique. La population locale ne semble ne plus mettre les pieds dehors, laissant à l’abandon un quartier qui parait sortir d’une fiction post-apocalyptique.

Le film, puisqu’on peut parler de film tant la mise en scène est prépondérante (un montage de longs travellings, dont le mouvement est seulement troublé par quelques arrêts sur image), est terrible. Souvent associé au quartier de Skid Row à Los Angeles, Kensington Avenue est aujourd’hui considéré comme le point zéro de l’épidémie d’opiacé qui touche les États-Unis depuis la fin des années 1990. À l’époque, les compagnies pharmaceutiques faisaient du lobbying auprès de la communauté médicale afin qu’elle prescrive massivement des opiacés dans les centres de santé, ou pour traiter des douleurs ou des blessures parfois même bénignes. Depuis quelques années, les ordonnances se raréfient, et les personnes sous l’emprise des opiacés se procurent plus facilement leurs doses par l’intermédiaire de circuits illégaux. En 2018, dans une enquête choc, le New York Times renommé Kensington Avenue le «plus grand marché de drogue à ciel ouvert de la Côte Est». Dans les rues de Kensington Avenue, il est possible de se procurer une dose mortelle d’héroïne contenant du fentanyl pour seulement 5$.

Les films de ce genre pullulent depuis quelques mois sur Youtube, et on connait finalement peu de choses de leurs auteurs. Lanceurs d’alerte? Milice d’habitants de Philadelphie en colère? Ou documentaristes amateurs? Difficile de trancher, et la vision des 45 minutes de ce film sème le trouble. L’approche distancée donne l’impression d’une absence de point de vue, idée aussitôt contredite par l’utilisation d’arrêts sur image et de ralentis. De plus, la vitre et l’habitacle des véhicules sont à peine dissimulés, nous propulsant sur la durée dans un safari morbide, passé le choc des premières minutes. La caméra repasse souvent aux mêmes endroits, et on reconnaît des sans-abris aperçus plus tôt. Certains, restés immobiles, paraissent déjà morts, plongés dans les limbes de leur esprit en phase d’autodestruction. Les spasmes saccadent les corps, les regards sont hallucinés, et les drogués apparaissent dans des statures tordues, chimériques, tournées vers le sol. L’absence de temporalité donne le vertige. Comme si les descriptions du comportement physique et mental du drogué de Burroughs dans Le Festin Nu s’invitaient avec effroi dans le réel.

Avec ses airs hautement problématiques de mondo movie, Streets of Philadelphia, Kensington Ave Story fascine autant qu’il rebute. Ce qui est sûr, néanmoins, c’est qu’il s’agit certainement de l’une des expériences les plus traumatisantes de l’année, à la frontière du film d’horreur et du documentaire. Les drogués qui errent en quête de leur dose de petite mort rappellent les zombies de Romero. Si le doute subsiste sur la nature du geste de l’auteur de ce film, on peut encore le regarder avec les yeux du spectateur de Zombie ou du Jour des morts-vivants. Terrifiés, mais aussi compatissants pour ces victimes d’un système inhumain. M.B.

Sources:
https://www.nytimes.com/2018/10/10/magazine/kensington-heroin-opioid-philadelphia.html
https://www.hhs.gov/opioids/about-the-epidemic/index.html
https://www.dailymail.co.uk/news/article-9372555/Philadelphias-Skid-Row-Video-shows-citys-homeless-crisis-dozens-camped-trash-bin-fire.html

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