Épargné par les masques, le monde du clip, lui, s’est plutôt bien porté en 2020, allant jusqu’à refléter un chaos interne sous un déluge pop de visions hallucinées. Moins de cinoche, plus de clips: exceptionnellement et pour la forme, notre habituel top 10 se transforme en top 15. Parce que tout est chaos et que vous adorerez ça.

1. AUF WIEDERSEHEN – Mansfield YTA (Nicolas Medy)
En tout début d’année (vous savez, le monde d’avant auquel on repense les yeux fermés ?), Kompromat avait très largement attiré l’attention avec son remake lesbien de L’enfer (Der Regen wäscht uns von allen Sünden disait Adèle) dans le clip de De mon âme à ton âme. On ferme la parenthèse dans le monde d’après et avec le second groupe de l’infatigable Rebecca Warrior, Mansfield YTA. Et ça ne fait pas les choses à moitié, non. On la retrouve elle et sa complice, chevalières bientôt bonnes sœurs dans une abbaye surgit du fond des temps. Il y a une image en 16 mm qui craque, la police d’écriture des clips de Laurent Boutonnat période Mylene cercueil, des épées aiguisées et des lèvres noires: c’est du queer gothique assumé, infusé dans son jus KenRussellien et Derekjarmanien. Son réalisateur, Nicolas Medy, est assurément et indubitablement un enfant du chaos. C’est réjouissant et diablement beau. Mon dieu, pas besoin de leur pardonner, ils savent très bien ce qu’ils font.

2. Too Late – The Weeknd (Cliqua)
2020, année du COVID, année du forçage aussi pour The Weeknd, qui a décidé de bien nous faire comprendre qu’il traversait une nouvelle ère esthétique. Trois clips, un court-métrage de cinq minutes (After Hours) et même une poignée de représentations virtuelles, moulinant à coup de synthé Las Vegas Parano, Drive et Joker, parce qu’il faut bien comprendre qu’on est sur du jus de fuckboy triste. Et puis soudain, on sursaute. À la fin du clip de In your eyes, où Abel poursuit une jeune femme en détresse dans le pure mood slasher, celui-ci se fait… décapiter, la victime allant triompher sur le dancefloor, le trophée en main. La castration (?) self-conscious continue dans le giga chaos Too Late, où deux flinguées de la chirurgie (quelque part entre le tandem de Grey Gardens et le couple Genesis/Lady Jay) ramassent la tête tranchée du chanteur pour en fait leur nouveau sextoy. Elles iront jusqu’à la greffer sur le corps d’un gogogancer huileux, pour mieux profiter de ses charmes et de sa langue experte. La nécrophilie simple comme un selfie, le tout filmé dans un L.A bling bling à la Bret Easton Ellis. Vraiment, on l’avait pas vu venir.

3. La vita Nuova – Christine & the Queens (Colin Solal Cardo)
Après avoir sévèrement divisé avec sa période Chris, l’une des chanteuses les plus talentueuses (et l’une des plus détestées of course) de la pop française met le paquet avec un court/big clip de 13 minutes tourné en 35 mm, brassant Fame, Fellini et Fright Night. Felix Mariteau (qui est everywhere-you-go quoiqu’on fasse) déboule en démon cornu, et la so chaos Caroline Polacheck fait une apparition remarquable en maîtresse de la nuit velue (détail qui, dans l’univers aseptisé du mainstream, tient d’une saveur subversive). C’est grandiose, bigger than life et toutes les chansons de l’EP sont formidables. Bref, carton plein.

4. Sad Day – FKA Twigs (Hito Murai)
Deux ans après avoir scié la terre entière avec le clip de This is America, Hito Murai part en quête d’un nouveau choc visuel en compagnie de FKA Twigs, grande stimuleuse de rétine et d’oreille devant l’éternel. Dans une photo à tomber, la mésaventure amoureuse se chorégraphie façon Tigre et Dragon en centre ville. Un mélange de mélancolie nocturne, de brutalité guerrière et de body-horror (on est bien chez la Twigs) qui laisse coi.

5. Le malentendu – LAFAWDAH (Caroline Poggi & Jonathan Vinel)
En plus de leur court nihiliste en couche-culotte (le fabuleux Bébé Colère), le tandem Poggi/Vinel n’a pas chômé avec ce splendide clip qui marque leur première utilisation de la pellicule (sans surprise: c’est très très beau). Sous la lumière surnaturelle de Claire Mathon, une déesse vient visiter une nuit pas comme les autres, où les bougies succèdent au barre de pole dance, où les corps s’assoupissent dans le vent. Une imagerie fantastique nouvelle pour le duo, bien qu’on s’accorderait à dire que la réalité n’a jamais été leur fort. On vit tout ça comme une brise étrange, et on en redemande.

6. Love me like you hate me – Rainsford (Luke Turner)
La vie de couple comme un ballet contemporain: sous l’air du déjà-vu, l’idée péteuse et pédante prend un détour sublime. Éclairés par Natasha Braier (chef op de The Neon Demon), Margaret Quint (sœur de Rainsford et révélation de Once Upon A Time In… Hollywood) et Shia Leboeuf sont beaux, sexy, et souvent très nus; ce qui explique sans doute l’absence du clip sur YT (we love puritanisme). Ils s’aiment, se disputent, se séparent et se retrouvent dans les dédales d’un split screen observant le tempérament d’un couple en deux temps. L’acteur (maintenant odieusement tatoué) n’est pas à sa première tentative de danse arty (Fjögur Piano de Sigur Ros et Elastic Heart pour Sia), à croire qu’il veut vraiment nous prouver quelque chose. Malgré tout, cette dimension performative, qui aurait pu paralyser la mise en scène, transforme l’expérience en exercice de style d’une douceur et d’une sensualité pétrifiante.

Love Me Like You Hate Me (2020) from LaBeouf, Rönkkö & Turner on Vimeo.

7. Long Road Home – Oneothrix Point Never (Charlie Fox & Emily Schubert)
Juste avant l’incroyable montage lo-fi eighties assaisonné par les Safdie Bros, Oneothrix Point Never avait lâché cette vidéo absolument folle où deux démons s’aiment et se détestent le temps d’une étreinte de chair psychédélique. Dans une stop-motion fragile et troublante, les corps mutants n’ont plus peur et se mélangent dans un affrontement où l’on caresse comme on griffe.

8. War – Idles (Will Dohrn)
Depuis le cultissime Smack my bitch up, on a toujours eu envie de dire «arrêtez avec la vue subjective les gars, c’est fait, c’est fait». Mais si on détourne le concept de quelques degrés? Comme ici, où l’on épouse le point de vue de plusieurs mains. Sur la musique rageuse du groupe Idles, la vie s’écoule dans le beau et le laid dans un montage fou furieux. Impressionnant.

9. House of Glass – Holy Fuck (Ft. Langley)
La meilleure manière de fêter la défaite de la carotte humaine qui a foutu en l’air cinq ans de la vie des américains (et la notre aussi un peu). On y voit Trump rentrer chez lui en limo, écrire ses misérables tweets un burger dans la main, puis se déshabiller devant le miroir pour laisser apparaître une enveloppe de carnaval, décatie et huileuse. Jusqu’à la chute, entre Tex Avery et Cronenberg. Baudruche, tu redeviendras Baudruche.

HOUSE OF GLASS from Ft. Langley on Vimeo.

10. Non Binary / Time – Arca (Frederik Heyman / Manson)
Des pastilles (deux minutes à tout casser) mais des pastilles qui marquent. La vénézuélienne insaisissable s’octroie d’abord un passage chez le plasticien Frederik Heyman, chantre du transhumanisme délirant, pour mieux se refabriquer en Venus futuriste, tendance Pierre & Gilles en partouze cyberpunk. Puis elle s’acoquine avec un beau diable bleu, escapade filmée comme un instant volé excitant et bizarre. L’audace.

11. Room with a view – Rone (Marine Brutti, Jonathan Debrouwer & Arthur Harel)
Les danseurs lancés par le collectif de (LA)HORDE s’accordent dans un souffle d’une violence inouïe. C’est un doux défouloir, comme pouvait l’être Climax, avec encore moins de barrières. Mue par une force nouvelle, l’énergie qui brûle bras et jambes termine sa course en fusion littérale. C’est fou et ça bouillonne.

12. Color Me – Active Child (Martin de Thurah)
Dissimulé sous un concept passe-partout (la matérialisation des angoisses d’une bourgeoise las), le clip accompagnant la voix frêle et perchée d’Active Child offre la meilleure utilisation possible des CGI: celle de matérialiser l’immatériel. La dépression comme une force spongieuse et humide, cronenbergienne of course, qui traverse les états et les dimensions. On osera même dire que certains tableaux surréalistes provoquent la même sidération que le cultissime épisode 8 de la saison 3 de Twin Peaks. Le chaos y règne, vraiment.

13. 911 – Lady Gaga (Tarsem Singh)
Cela fait bien une dizaine d’années que Gaga rame à surprendre encore les foules, et même si son era eurodance/néon/ectasy/cyberpunk/powerangers avait de quoi allécher, le soufflet est vite retombé, trop préoccupée qu’elle est à vendre des jockstraps et des biscuits. En témoigne le clip de Mr Rodriguez, où ça se dandine sévère devant un fond vert comme si on était encore en 2007. Curieusement, elle sauvera les meubles le temps du très beau 911, où elle ressuscite Tarsem Singh (qui avait laissé le cinoche avec l’atrocement commun Renaissance) dans un trip façon near death expérience citant explicitement Jodorowsky et Sayat Nova! La conclusion, où le faste kitsch laisse place à la douleur du réel, ressemble même BEAUCOUP au segment de Ken Russell pour Aria, le Fantasia pour adultes des 80’s. Coïncidence ou pas, on aime bien quand même.

14. Mesmerize – Duck Sauce (Keith Schofield)
Pas vraiment du genre stakhanoviste (4 clips en 10 ans), le tandem de DJ de Duck Sauce était allé aussi loin que possible dans Big Bad Wolf, dont on a même plus la force de rappeler son concept «impossible». Depuis, ils ont mis la pédale douce et naviguent dans des délires moins ambitieux mais tout aussi rigolo (les cheveux qui dansent dans It’s You ou les pubs débiles de NRG). Mesmerize, lui, pousse la porte du méta à grand coup de pieds avec un clip monté de toutes pièces avec des animations libres de droits, s’amusant à dévoiler un making-of qui ne cache plus rien… jusqu’à se finir dans un voyage cosmique jusqu’au bout du rectum. Bref, du n’importe quoi qui force le respect.

15. Happy – Danny Elfman (Aron Johnson)
Grignoté par le faste burtonnien, on a eu tendance à oublier que Danny Elfman avait aussi son araignée au plafond. Comme ça sans prévenir, le voilà qu’il balance cet étrange trip réalisé en 3D, où un visage grimaçant (le sien of course) se transforme et se liquéfie à outrance. On dirait du Chris Cunningham bricolé, avec la même teneur en malaise. Ou comment synthétiser l’incroyable année 2020 avec un cauchemar tout en pixels.

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