[L’ÎLE] Kim Ki-Duk. 2000

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L’île de Kim Ki-Duk se révèle un électrochoc comme L’île nue (Kaneto Shindo, 60) en son temps, au climat érotique stupéfiant.

PAR ROMAIN LE VERN

Une jeune femme mystérieuse, Hee-Jin, s’occupe de bungalows lacustres pour touristes sur une île perdue. Elle s’ennuie à mourir. Le monde la déprime, elle ne dit rien, elle se contente d’observer, de voir et peut-être de fomenter une vengeance latente. On ne sait pas bien ce qui se passe mais la tristesse peut se lire à travers son regard torve. Puis, un homme qui a tué sa femme, recherché par les flics, arrive. Une arrivée qui va provoquer chez dame Hee-Jin un tohu-bohu intense. Maîtresse de ce lieu paradisiaque, la belle va tomber amoureuse du criminel. Et l’Eden va devenir un Enfer fantasmagorique peuplé de sang et de sexe.

Amusant de revoir ce film de Kim Ki-Duk après son parcours en dent de scie. L’île ressemble à un tableau et ce n’est pas étonnant : KKD était peintre avant d’être cinéaste (d’où ce sens plastique et cette sensibilité) ; il a vécu dans le sud de la France. Il a fait à Paris des études d’art plastique pendant deux ans avant de finalement retourner en Corée pour écrire le scénario des films Painter and prisoner et Illegal crossing. Inutile de dire que son passé d’esthète sensible se ressent énormément dans L’île, long-métrage ayant permis sa découverte en France. Depuis, le prolifique cinéaste a réalisé une dizaine de films qui ont témoigné d’année en année une évolution hallucinante, de l’apaisement à la dépression. Aux dernières nouvelles, il continue de tourner.

L’île n’aurait sans doute pas généré autant de culte et de fascination sans son affiche, merveilleuse. D’ailleurs, le film pourrait se résumer dans cette invitation au voyage où dans une pose lascive, la sirène nous convie au plus beau des cauchemars. Ce choix des couleurs bleutés, ces bungalows perdus dans la brume, ce corps presque fantomatique, ce cadre digne d’un purgatoire… Tout concourt à envoûter le spectateur tant cette pose lascive nous renvoie au monde du rêve, au matin calme. Que dire de L’île ? Hallucinatoire ? Tripal ? Deux fois oui. Peut-être même un rébus truffé de références mythologiques et psychanalytiques (le lac représentant le secret et le monde des abysses – les abysses observant les humains). Un voyage. Un malaise en Corée. Où tout passe par le regard, les gestes. Où le sadomasochisme physique et cérébral est la seule façon d’exprimer un état d’âme, une pulsion, un trouble intermittent, un besoin vital. Et quand on est jaloux, on tue.

Pour faire simple, L’île raconte la douce romance SM entre ces deux âmes spectrales (une femme secrète et un homme rongé par la culpabilité) perdus et beaux au royaume des limbes. Sorte de huis clos ouvert où les lignes de fuite sont tant de destinations inconnues. L’île est un lieu exilé où les hommes, pas à l’abri de leurs démons, doivent faire la paix avec eux-mêmes et se racheter. Un lieu dans lequel une nymphe a pour dessein d’emmener les hommes pour les perdre. Loin, très loin, dans le centre du monde, son «origine» même.

La force des images crues est désamorcée par le grotesque (ah, ces hameçons romantiques). Et pareil sens de l’humour gore n’a pas été compris par tous. On verra plus tardivement dans sa filmographie qu’une thématique aqueuse reviendra avec obstination dans ses films suivants, avec des nuances. Mais ce que l’on ne sait pas encore, c’est qu’il a probablement réalisé son meilleur long métrage. Le plus brut. Le plus fou. Le plus mystérieux.

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