S’il est désormais reconnu par la critique et le public indiens comme une figure importante du cinéma malayalam (ou cinéma «Mollywood», localisé dans le sud de l’Inde), Lijo Jose Pellissery reste assez peu connu du reste de la planète cinéphile.

Auteur à ce jour de sept longs-métrages, le réalisateur creuse le sillon d’une oeuvre passionnante, dont la radicalité culmine au travers d’un dernier coup de génie répondant au doux nom de Jallikattu. Un film qui fleure bon la bestialité et la sauvagerie, tutoyant les lois du chaos avec un talent qui rince les yeux de l’ordinaire. Mais avant de tâter le cul du buffle, un peu d’histoire culturelle. Dans la tradition tamoule (on reste dans le sud de l’Inde), le «Jallikattu» est une fête donnée en l’honneur du bétail, au cours de laquelle plusieurs taureaux sont lâchés en liberté. Les hommes les plus vaillants tentent alors de maîtriser les bestiaux déchaînés, prouvant leur courage auprès de leur communauté. Même si les spectateurs de l’événement ne bénéficient pas de la protection offerte par de simples barrières, le danger reste relativement maîtrisé par les autorités. Le film de Pellissery ne daigne même pas offrir ce semblant de sécurité, troquant les taureaux de fête contre un buffle échappé de l’abattoir, bien décidé à semer la pagaille dans ce village reculé du Kerala. La traque s’annonce difficile, même si pratiquement tous les hommes se dotent de torches et de haches afin de retrouver l’animal.

Dès l’apparition du titre, semblable à un motif tribal, on comprend que Pellissery reprend et creuse une idée déjà abordée dans son précédent film (l’excellent Ee. Aa. Yau., sorti en 2018), selon laquelle les hommes contiendraient toujours en eux la mémoire d’une violence bestiale et primitive. Ce n’est pas un hasard si l’on retrouve à l’écran Chemban Vinod Jose, qui tenait le rôle principal de Ee. Aa. Yau., et dans lequel il sombrait déjà dans une folie furieuse (l’’enterrement sauvage de son père juste devant sa maison, après le fiasco de la cérémonie officielle). Ce passé rappelle aux hommes leur position dans la nature et le cosmos, quand bien même s’octroieraient-ils eux-mêmes une place au sommet de la hiérarchie du vivant. Tout est dit dans l’incroyable première séquence du film, où l’aurore réveille tous les habitants du village, mais aussi les animaux et les éléments de la forêt environnante. Cet éveil collectif s’incarne dans un extraordinaire montage «en tic-tac», où les plans s’enchaînent comme s’ils suivaient les battements d’un métronome, prenant la mesure de l’acte le plus instinctif de la vie, à savoir la respiration. À cette échelle, on comprend que tout le monde vit (et survit) de la même manière, et que les hommes sont des animaux comme les autres.

Après cette introduction hallucinante, Pellissery retourne à la grammaire cinématographique de ses précédents films, à savoir de longs plans-séquences où les villageois s’agglutinent en foule, en alternance avec quelques courtes séquences reprenant la mesure du tic-tac originel. Petit à petit, l’expiration des hommes se superposent au râle du buffle, et la foule de personnages se transforment en une masse indistincte. La frontière entre l’homme et l’animal s’effrite, la colère monte, et la furie partagée plonge le film dans l’hystérie collective, alors que la nuit commence à tomber. On taille alors des bouts des bois pour se faire des lances, le chasseur «star» pourvoit son mousqueton colonial de balles découpées à la machette, tout le monde crie, des groupes haranguent leurs leaders, et une nuée de torches embrase la forêt. La loi n’a plus son mot à dire, les forces de l’ordre voyant leur jeep incendiée. La durée des plans, combinée à un montage sonore de plus en plus assourdissant, nous fait ressentir le nombre, la masse, la violence. Le film nous épuise et nous galvanise à la fois, radicalisant encore plus sa violence crescendo. Pour reprendre une expression du réalisateur, les images deviennent «sauvages».

À ce stade, Jallikattu ne présente plus que deux personnages: le buffle et la foule. À moins que le cosmos ne soit également de la partie. Alors que l’on pensait la chasse terminée, une pluie torrentielle se déverse sur la forêt. La confusion règne, le buffle s’échappe, et tue un homme. Comme si le film ne se contentait pas encore du niveau de fureur déployée, posant ainsi les bases d’un climax d’une saisissante brutalité. Une vague humaine se déchaîne, les corps s’amoncèlent en une montagne digne du Devils Tower, la boue étouffe, et le sang coule. L’empreinte de pas se confond avec l’empreinte de sabot, et le passé préhistorique ressurgit littéralement à l’écran, nous faisant comprendre qu’il suffit d’un rien pour que le chaos règne de nouveau.

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