Imaginé par un cinéaste en plein crise existentielle et nommé à l’Ours d’Or de Berlin, Light Sleeper est un petit bijou, un drame urbain ténébreux et bouleversant.

Présent au Forum des Images pour introduire le film avec Schrader lui-même, Willem Dafoe a confié les secrets de sa grande performance dans Light Sleeper: incarnant un dealer de drogue new-yorkais, l’acteur a suivi pendant plusieurs jours un véritable revendeur que Schrader connaissait, s’imprégnant du climat d’urgence permanente induite par cette profession, du lien social si particulier que le fournisseur tisse avec ses clients, s’immergeant tout entier dans une réalité sociale complexe et désespérée. Un parcours qui n’est pas sans rappeler celui de Robert de Niro qui, pour préparer son rôle dans Taxi Driver, passa plusieurs semaines à conduire un taxi de nuit dans les quartiers les plus mal famés de la ville. Un parallèle parmi tant d’autres, tant Light Sleeper convoque l’imaginaire du film de Scorsese, que Schrader avait scénarisé lui-même. La boucle est bouclée.

Le film nous plonge donc dans le morne quotidien de John LeTour, dealer sans envergure travaillant pour le compte de Ann (formidable Susan Sarandon) et qui tient depuis un peu un journal intime. Lui-même ancien toxicomane, John envisage de se ranger des voitures et de reconquérir son ex, Marianne (Dana Delany, bien plus connue pour ses séries TV comme Body Of Proof). Mais le destin ne semble pas l’entendre de cette oreille… Dès son ouverture, un long travelling montrant une rue de pavés sur fond de musique rock dépressive, le film ancre son intrigue dans un New York post-Sida, gangréné par la drogue et le crime, une esthétique de film noir qui sied parfaitement au parcours initiatique de John. Comme Ann et leur partenaire, l’excentrique Robert (David Clennon), John est un fantôme, terré dans son appartement sans âme ou dans celui, faussement bourgeois, de ses complices, trimballé de client en client par un chauffeur anonyme. Une silhouette parmi les autres. Filmée comme un petit village, la ville qui ne dort jamais révèle devant la caméra de Schrader son aspect le plus maléfique, avec ses nightclubs infestés de truands en costumes, ses beaux immeubles derrière la façade desquels se joue l’horreur et coulent les larmes d’une génération dévastée. C’est là que le parallèle avec Taxi Driver prend tout son sens, faisant de Light Sleeper une relecture nouvelle du scénario de Schrader. Si Travis Bickle voyait le peu de santé mentale qu’il lui reste détruit par le monde de la nuit et ses infamies, John est un personnage dramatiquement rationnel, conscient de ses souffrances et de son aliénation et désireux de pouvoir enfin exister comme il l’entend.

Au-delà de son évidente parenté avec le film de gangsters, le long-métrage lorgne au final vers le drame social et déterre une vérité humaine déchirante. Dans ses moments les plus stylisés (une scène d’amour aux dialogues crus, baignée de lumière rouge, durant laquelle Marianne s’étonne de la vigueur de John, dont la drogue le privait autrefois) comme dans les plus simples (une paire de lunettes enfilées à la va-vite pour dissimuler des yeux soudainement embués de larmes), le film se montre toujours criant de réalisme, peinture funeste d’un monde d’écorchés vifs. A ce titre, une scène semble cristalliser plus que les autres encore cette mise en scène brillante des petits riens qui font et défont nos vies: retrouvant Marianne dans la cafétéria d’un hôpital, John tente de la reconquérir, mais se heurte à la carapace nouvelle de son amour de jeunesse. Par le biais d’un astucieux changement d’axe, Schrader vient placer le pilier de béton qui jouxte leur table au milieu du cadre, séparant violemment les deux amants. C’est l’opportunité d’un ailleurs qui se tient devant John et demeure pourtant inaccessible. Une cruauté existentielle qui fait du mal autant qu’elle fait du bien jusque dans ce happy end final – qui n’en est peut-être pas un d’ailleurs – et met en lumière la sensibilité profonde d’un cinéaste qu’il faut à tout prix (re)découvrir.

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