AdaptĂ© d’un livre de John Irving, l’un des derniers films du vĂ©tĂ©ran Tony Richardson.

PAR JEREMIE MARCHETTI

C’est dans un curieux angle mort du cinéma américain, quelque part entre le radicalisme des seventies et la propreté Regeaniene, que deux adaptations du romancier John Irving eurent le temps de voir curieusement le jour, en l’occurrence Le monde selon Garp et L’hôtel New Hampshire. Et, curieusement, les livres originaux ne ressemblaient en rien à ce que Hollywood pouvait encaisser en terme de comédie dramatique consensuelle et fédératrice. Alors que le premier révéla au grand jour Robin Williams et Glenn Close, le second n’eut pas cette chance, sans doute enterré pour sa bizarrerie totalement à contre-courant d’un film de studio.

À la barre, un Tony Richardson, certes en fin de parcours, mais auquel on devait des œuvres aussi formidables que Mademoiselle ou La solitude du coureur de fond, nous rappelant qu’il n’y a jamais de hasard dans le chaos. Pour adapter L’hôtel New-Hampshire, une fresque familiale et pittoresque, il devra méchamment tailler dans le gras: presque 600 pages pour un film de 1h40, autant dire qu’on frôle l’assassinat. Il faudra se passer de nombreux détails, passer outre et alléger comme on peut mais le miracle a bien lieu, car l’essentiel est là. Donnez une telle histoire à un yes man quelques années plus tard et on imagine sans peine la moitié des personnages rabotés, sauvés ou même tout simplement adoucis pour pouvoir se conforter à l’attente des studios. Car chez Irving, on a l’impression de voir tout ce que nous cachent les téléfilms du dimanche après-midi, ramenant le symbole de la famille à un foisonnement, une trivialité, qu’on ne connaîtra peu ou plus dans le cinéma américain.

L’histoire est pourtant fort mignonne : la famille Berry est tout ce qui a plus heureuse et nombreuse. Les parents s’aiment d’un amour fou et invincible depuis leur rencontre dans un hôtel peu avant la seconde guerre mondiale, et toute la smala, composée de cinq enfants, est définie par des caractères bien précis. Miné par son métier de professeur, le patriarche décide d’acheter une ancienne école pour en faire un hôtel. Tout le monde le suit alors dans sa folle aventure, sans compter qu’il ne s’agira pas de la dernière. C’est ainsi que plus tard ils finiront même à Vienne, accueilli par un Freud qui n’est pas celui que l’on croit et une Nastassja Kinski déguisée en ours ! En bref, ça pourrait être du Wes Anderson. Ça pourrait, et ça ne l’est pas.

Respectant même dans leurs recoins les plus scabreux les péripéties de la famille Berry, Tony Richardson capte à merveille le mélange de mélancolie et de grotesque qui sied si bien à John Irving, lui qui apprécie tant les ruptures de tons à toutes les sauces. En témoigne par exemple cette scène de la nuit d’Halloween, où une simple farce va provoquer une série d’événements débouchant sur l’horreur. À la manière de la série Six Feet Under, le monde chez Irving n’est jamais blanc ou noir : rien ne nous protège et le pire survient même là où il n’est pas attendu. Mais cela empêche t-il d’être heureux ? Non. Il faut apprendre à vivre avec l’atrocité du monde, et enjamber les obstacles. «Keep passing windows» qu’ils disent.

On se demande comment Hollywood n’a pas essayĂ© de policer cette fable oĂą la mort envahissante et le sexe sans contraintes font parti intĂ©grante du rĂ©cit, oĂą l’on aborde si frontalement le viol ou le deuil, oĂą l’homosexualitĂ© ou la bisexualitĂ© ne sont pas un problème, de mĂŞme – et c’est plus surprenant encore – que l’inceste, avec une sous-intrigue proprement hallucinante liant John et Frannie (Rob Lowe et Jodie Foster alors), frère et sĹ“ur amoureux depuis l’enfance qui iront au bout de leur fantasme avec une lĂ©gèretĂ© proprement inimaginable! CaressĂ© par les beaux airs d’Offenbach (alors que Queen Ă©tait initialement prĂ©vu), dessinĂ© comme un sourire poudrĂ© de larmes, L’hĂ´tel New-Hampshire n’attend que vous. Tendresse chaos.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here