[L’HÔPITAL ET SES FANTÔMES] Le fantastique selon Lars

Dans la série, le Royaume est le lieu où l’hôpital fut édifié, comme l’explique le – sublime et ténébreux – générique. Les morts et les vivants cohabitent ensemble, les époques se chevauchent, le sang coule des murs. Mais, avant de verser les effluves gore, L’hôpital et ses fantômes est surtout une comédie flippante.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Qu’est-ce que The Kingdom? A l’origine, une série télé (titre danois : Riget ; titre français : L’hôpital et ses fantômes), transformée en (très) long-métrage, dans laquelle Lars Von Trier passe à la question plusieurs personnages soumis à d’étranges troubles dans un hôpital en pleine perdition. Impression d’être épié, sensation qu’une ombre menaçante plane sur les lieux ou qu’un fantôme hante les corridors. Toute l’artillerie de la série B horrifique passe à la moulinette cynique de Lars Von Trier qui parvient à exploiter deux genres sans se mêler les pinceaux: la comédie pure avec ses gimmicks et slapsticks et le fantastique avec ses ectoplasmes errants. Chaque saison est composée de quatre épisodes qui reposent grosso modo sur les mêmes bases avec une gradation propre au suspens et un finale tétanisant. Au gré des épisodes, on se rend compte que tous les épisodes reposent sur le même principe tels des jours sans fins amenés à se répéter (Helmer qui enlève ses enjoliveurs, réunion de boulot, coup de théâtre final, suspens graduel qui débouche sur une révélation) tout en restant intrigant et différent. Sous l’impression de redite, Von Trier ménage des surprises. En cela le quatrième volet est ironique parce qu’il commence comme il ne devrait pas (Helmer donne les enjoliveurs de sa voiture aux enfants du coin et arbore un sourire faussement désinvolte).

Plus la série avance, plus elle déploie son humour acide et verse, notamment dans la seconde saison, dans un délire absurde de bon aloi. Car, en creux, au-delà de l’histoire de fantôme qui évoque une ghost story, Lars Von Trier décortique comme à son exquise habitude la cruauté des relations humaines avec une froideur drolatique, des personnages tordus et méchants, et fuit comme la peste toute idée de réalisme. Avec la notion de bluff (Epidemic, implacable «documenteur», en est la preuve), il s’agit d’un sujet récurrent dans sa filmographie, des Idiots (des «vous et moi» deviennent les idiots que la société voudrait qu’ils soient) à Dogville (ambiance dépouillée, pas de décors) ou même Dancer in the dark (pamphlet à mi-chemin entre le mélo et la parodie), grand film mal perçu parce qu’incompris sous prétexte de dramatisation outrancière. Le dessein de Von Trier n’est pas de faire pleurer dans les chaumières (le célèbre «terrorisme lacrymal») mais de faire rire de situations lourdement mélodramatiques (cf. la mère et l’enfant dans la seconde saison) et de jouer la carte de la subversion.

En surface, la série s’intéresse aux relations entre les personnages dans le laborieux monde du travail et souligne au passage que personne n’est foncièrement un salaud même dans les cas les plus extrêmes. Au départ, ils sont tous ordonnés dans des principes précis ; à l’arrivée, ils perdent tous la boule. Même Helmer, le personnage le plus odieux de la série, gougnafier avec ses collègues (quitte à céder aux excès) et sa maîtresse (une femme soumise qui voit en lui l’apollon idoine), suscite l’hilarité, pour ne pas dire provoque la sympathique, tant son personnage s’avère outrancier et méchant. Dans le sillage des vrais méchants comme Von Trier aime à les peindre. Mieux ici, il réussit à rendre attachant voire charismatique un connard qui fait des soliloques où il s’adresse au spectateur en reluquant la cuvette des chiottes. Parmi les protagonistes, il faut en mentionner quelques uns à l’instar de Madame Drusse, vieille maman castratrice, un peu fantasque, persuadée d’avoir le fluide et qui tente, comme dans la plus belle des ghost story, citons La maison du diable de Robert Wise, de communiquer avec les morts et de répondre à l’appel d’une enfant en détresse. Qui est-elle ? Que veut-elle ? Où se cachent les anges et les démons ?

Pilier de la série, incarnation du mal (il pousse le vice à aller jusqu’à Haïti pour se procurer un poison qui transforme ceux qui l’absorbent en mort-vivants), Helmer est un vieux médecin bourru cynique pas assez compétent pour être embauché dans son pays d’origine, qui ne cesse de hurler sa haine du Danemark. Alors que finalement c’est sur lui qu’il crache. Helmer est tellement pingre qu’il met des cônes pour éviter qu’on lui pique sa place de parking et passe son temps à hurler sur les flics pour mieux balancer sa haine d’un pays qu’il abhorre. C’en devient un gag parce qu’il vaut mieux en rire. Pendant toute la première saison, la série traite de choses universelles (difficulté à travailler en équipe, relations conflictuelles avec des personnages qu’on n’affectionne pas, difficulté de se mettre en couple avec des horaires de taf pas possibles, incapacité de se lancer dans une relation ou de tomber amoureux). En somme, impossibilité de s’abandonner soi-même à autrui. La série parle également d’un thème que Lars adore: l’abnégation. La naïveté de personnages confrontés à la cruauté âpre de leurs semblables. Ici, le milieu hospitalier, désaffecté et déshumanisé, qui s’occupe plus des guéguerres intérieures que de des patients.

A chaque instant, le cinéaste traduit ses phobies. On savait LVT friand d’hypnose (Element du crime et Europa fonctionnent comme des séances d’hypnose, Epidemic s’achève sur une séance d’hypnose), il nous le confirme dans le second épisode de la première saison où un patient se fait opérer sous hypnose, précisément par l’hypnotiseur dans Epidemic qui sortait de prison après avoir purgé une peine pour le viol d’une quinzaine de femmes sous hypnose (film également référencé lors d’une scène où une étudiante regarde un film d’horreur et dans lequel on entend les cris de la fameuse séance d’hypnose d’Epidemic). De la même façon que Madame Drusse a recours à l’hypnose en faisant pénétrer son fils dans le passé du Royaume (hilarante scène où il se transforme en pingouin pour affronter un tigre). Lars démontre une certaine habileté à distiller une atmosphère flippante par la grâce d’une mise en scène virtuose, de plans-séquences travaillés et de scènes potentiellement angoissantes. Mais n’oublie à aucun moment l’humour de situations où le dérisoire et l’horreur grincent de concert (le passage des archives). A chaque fin d’épisode, on a également droit à une intervention de Lars Von Trier, en speakerine, qui s’adresse au spectateur : «alors, vous avez trouvé ça monotone et déprimant? Mais regardez votre vie, n’est-elle pas monotone et déprimante? En cela, oui, on est toujours plus à l’aise dans la familiarité.» Entre les histoires d’intermittences du cœur et les coups pas drôles (une tête de cadavre dans un sac), tous les personnages sont en proie à d’étranges tumultes qui pourraient s’expliquer par le lieu qui est (peut-être) hanté. A la fin de la première saison, l’explosion est imminente (appels anonymes d’une mystérieuse ambulance, ville étrangement déserte et apocalyptique…) avec la naissance – mémorable – d’Udo Kier. Étrange, vraiment. Mais admirable et passionnant.

L’hôpital a beau organiser des «opérations sourire», tout le monde tire la tronche. Le faux positivisme ambiant confine à la niaiserie mais c’est la bonne impression qu’il faut donner. On privilégie l’apparence au risque de laisser les conflits s’agiter entre eux. On camoufle les heurts comme on refuse d’admettre que l’hôpital est malade, hanté, déshumanisé. D’une manière plus générale, c’est une véritable autopsie de la férocité universelle, sur un ton cynique et drôle, et une confrontation du rationnel et de l’irrationnel, du mal et du bien, des cornes de diables vociférateurs et des ailes d’anges muets. La vétusté de l’hôpital est celle des relations humaines. Si deux personnages continuent à se détester, ils ne sont voués qu’à leurs pertes réciproques et finissent par s’effondrer. C’est la leçon – très morale – que Lars nous assène, à travers deux trisomiques isolés à la plonge qui résument de manière explicite les leçons à tirer de chaque épisode. Et Lars rit. Son rire est plus grinçant qu’à l’accoutumée.

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