[L’HOMME QUI VOULAIT SAVOIR] George Sluizer, 1989

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Ce film oublié, méconnu et pourtant incroyable s’appuie sur un scénario manipulateur proposant une multiplicité de points de vue et de niveaux de lecture, comme on en voit rarement dans le domaine du thriller. Avec Bernard-Pierre Donnadieu dans le rôle de sa vie, bouffon et tragique comme Jean Yanne chez Chabrol.

PAR ROMAIN LE VERN

Sur la route des vacances, un jeune couple amoureux s’arrĂŞte sur une aire d’autoroute. L’homme s’Ă©loigne du vĂ©hicule pendant quelques minutes. A son retour, sa compagne a disparu. Ivre de douleur, il renonce Ă  sa vie professionnelle et sociale pour se consacrer exclusivement Ă  la recherche de la disparue. Après trois annĂ©es d’une quĂŞte infructueuse, il reçoit une Ă©trange carte postale, dont l’auteur prĂ©tend connaĂ®tre la vĂ©ritĂ© sur la disparition. George Sluizer a affrontĂ© l’enfer Ă  deux reprises, une fois en tant que assistant de Herzog sur Fitzcarraldo et une deuxième sur le tournage de Dark Blood que River Phoenix n’a jamais fini. Mais ce que l’on retient de lui, c’est avant tout ce long mĂ©trage, adaptation du roman de Tim KrabbĂ© L’œuf d’or qu’il a lui-mĂŞme adaptĂ© en scĂ©nario, qui littĂ©ralement rend fou.

En apparence, on se croit parti sur les routes du thriller whodunit (qui a fait ça ?), soit qui a kidnappé la compagne d’un jeune hollandais sur une aire d’autoroute ? Mais très vite, on est court-circuité dans nos attentes par le simple fait que l’on sait qui a fait ça : un monsieur tout le monde joué par l’immense Bernard-Pierre Donnadieu, bon mari père de famille, professeur de chimie de son état, et qui sous des airs affables est un véritable sociopathe et qui fait totalement dévier l’enjeu, jouant au jeu du chat et de la souris avec le protagoniste comme avec le spectateur. L’impression exacte que procure ce film est d’être déboussolée, au sens propre, soit sans boussole. Pour être plus clair, plusieurs points de vue, et plusieurs temporalités, se chevauchent : l’intrigue suit tout d’abord le jeune couple de néerlandais en vacances avant la disparition de la jeune femme sur une aire d’autoroute. Puis l’on bascule du point de vue du kidnappeur – on ne voit pas le kidnapping mais la toile d’araignée qu’il tisse, parfois même sur le ton de la farce bouffonne ; ce qui nous déroute encore plus. Et l’on rebascule du côté du compagnon qui, en rencontrant le kidnappeur, va découvrir l’invraisemblable vérité.

La vĂ©ritable horreur, la vĂ©ritable angoisse rĂ©side dans le fait que le spectateur comprend, en mĂŞme temps que le protagoniste, que le film ne va plus raconter l’histoire d’un homme «qui voulait savoir» mais d’un homme qui «va savoir», qui se dirige vers une lumière, celle qui luit au bout du tunnel (rĂ©fĂ©rence Ă  la sĂ©quence liminaire oĂą le couple tombe en panne et oĂą la compagne raconte un rĂŞve Ă©trange et, peut-ĂŞtre, prĂ©monitoire) d’une explication. Parce qu’au fond, il n’y a pas pire souffrance que de ne pas savoir. Ce film est une vĂ©ritable torture, dans le bon sens du terme, oĂą face Ă  cette lutte (Ă©)perdue d’un homme qui se perd par amour, le regard du bourreau (l’homme qui «sait») n’est pas exempt de beautĂ©. Un bon film qui assure ses fonctions de film, Ă  savoir malmener le spectateur. Et le climax de la torture, c’est la rĂ©solution, lorsque soudain tout s’éclaire. Avant, tout est fait pour que l’on ne devine rien et la chute, en plus de rĂ©pondre très clairement Ă  toutes les aux questions laissĂ©es en suspens, nous dĂ©vaste, nous broie, nous hante. C’est très certainement l’une des pires fins de l’histoire du cinĂ©ma (vous avez bien lu). L’une des plus noires. L’une des plus obsĂ©dantes. Tellement marquante qu’Hollywood, traumatisĂ©, a commandĂ© un remake US Ă  George Sluizer lui-mĂŞme, soit La disparue (1992) avec Jeff Bridges, Kiefer Sutherland et Sandra Bullock. En beaucoup moins bien, fatalement…

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