Les visiteurs de Elia Kazan, appartient à la catégorie des indispensables, à la fois pour son sujet (les traumatismes de la guerre du Vietnam, alors inédit au cinéma), son réalisateur (une catharsis détournée) et sa qualité (une tragédie d’une puissance inouïe). Une fois vu, il est impossible de l’oublier.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Un matin, en plein hiver, deux hommes mystĂ©rieux rendent visite Ă  Bill (James Woods). Ce sont des vĂ©tĂ©rans du Vietnam avec qui il a fait son service. LĂ -bas, ils ont violĂ© et assassinĂ© une jeune vietnamienne, la soupçonnant d’ĂŞtre une espionne. De retour au pays, Bill les a dĂ©noncĂ©s. Depuis, il a construit sa famille avec une femme et un enfant Ă  l’écart du monde, sous la protection de son beau-père. Depuis, les deux soldats n’ont plus de vie Ă  cause de lui. L’un peut pardonner, l’autre veut se venger. L’enjeu dramatique ne repose pas sur ce qui s’est passĂ© – on le comprend rapidement – mais sur un autre suspense: que vont-ils faire? Entre temps, deux personnages viennent tout remettre en cause: l’épouse de Bill qui flippe en secret et le beau-père qui se prend de sympathie pour les deux soldats.

Les visiteurs Ă©voque DĂ©livrance, de John Boorman et Les chiens de paille, de Sam Peckinpah pour la fragilitĂ© du vernis social et l’élan bestial. En fait, il s’inspire d’un fait divers qui servira plus tard Ă  Outrages: deux soldats, dĂ©noncĂ©s par un ancien GI, passent en cour martiale pour le viol et le meurtre d’une vietnamienne. Mais contrairement Ă  De Palma qui racontait ce qui s’était passĂ© sur un mode lyrique, Kazan Ă©voque ce qui se passe après avec une froideur clinique : il situe son histoire dans un purgatoire en travaillant l’idĂ©e de vengeance comme une bombe Ă  retardement, en suspension. Tous les dĂ©tails deviennent essentiels: les Ă©changes de regard, les silences, les frĂ´lements, les gestes anxieux, la trivialitĂ© du quotidien, le bruissement de la nature mortifère. Sans dialogue, avec un art consommĂ© du dĂ©coupage et des ellipses, Kazan devient un architecte du temps et de l’espace en distillant une tension de malade. En Ă©voquant la guerre du Vietnam (sujet tabou au dĂ©but des annĂ©es 70), il examine l’état de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine en opposant deux conceptions de l’existence (l’idĂ©alisme angĂ©lique et le rĂ©alisme lucide) qui s’expriment dans le mĂŞme pays: il y a d’un cĂ´tĂ© les anges aveugles qui refusent de voir ce qui se passe autour d’eux; et, de l’autre, les dĂ©mons oubliĂ©s qui sont devenus des monstres pour protĂ©ger la nation.

Après avoir essuyĂ© les Ă©checs au box-office de America, America et L’arrangement, Kazan avait besoin de se renouveler face Ă  l’arrivĂ©e de la nouvelle gĂ©nĂ©ration de cinĂ©astes incarnĂ©e par William Friedkin et Francis Ford Coppola. Sa solution, c’est de tâter de l’indĂ©pendant, Ă  la manière de sa femme Barbara Loden qui venait de rĂ©aliser Wanda. Cette dĂ©marche artistique n’a pas convaincu la critique amĂ©ricaine de l’Ă©poque qui l’a descendu pour de mauvaises raisons. Par la suite, il tournera un dernier film de commande, Le dernier Nabab, pour le producteur Sam Spiegel, avant de se consacrer pleinement Ă  l’écriture. Et pourtant… Les visiteurs constitue un film exceptionnel dans sa filmographie, pour trois raisons. La première, c’est que Kazan a adaptĂ© un scĂ©nario que son fils Chris, Ă©galement producteur, lui a spĂ©cialement Ă©crit, voyant dans le fossĂ© gĂ©nĂ©rationnel entre Bill et son beau-père la relation qu’il entretenait avec son propre père. Le tournage se dĂ©roulant d’ailleurs dans sa propriĂ©tĂ© du Connecticut. La seconde, c’est que le rĂ©alisateur de Sur les quais a eu le courage d’abandonner les productions Hollywoodiennes avec une distribution prestigieuse pour s’investir dans un projet minuscule en 16mm tournĂ© dans l’illĂ©galitĂ© avec une Ă©quipe rĂ©duite et des acteurs inconnus qui ne connaissent pas l’Actor’s Studio (James Woods et dans une moindre mesure Steve Railsback seront les seuls Ă  se faire un nom). La troisième, c’est de voir Ă  quel point cette histoire de vengeance et de dĂ©lation le touche intimement pour avoir balancĂ© Ă  la commission McCarthy les noms de ses anciens camarades communistes des annĂ©es plus tĂ´t. La neige recouvre tout, sauf les souvenirs et les fantĂ´mes. Les visiteurs de Bill sont ceux d’Elia Kazan.

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