AprÚs Angoisse et avant Jambon, Jambon, Bigas Luna révÚle dans Les Vies de Loulou une bombe sexuelle : Francesca Neri, héroïne pulpeuse qui traverse le miroir de ses fantasmes comme un aller-simple.

PAR PAIMON FOX

Graphiste et designer de formation, Bigas Luna a abandonnĂ© ses prĂ©noms – JosĂ© Juan (ou Josep Joan, en catalan) –  au moment de passer Ă  la rĂ©alisation, au milieu des annĂ©es 1970, Ă  la fin du franquisme. Il demeure Ă  jamais comme AlmodĂłvar l’un des symboles de l’Espagne du destape, dessapant les membranes d’un pays hantĂ© par ses dĂ©mons. Il appartenait Ă  cette gĂ©nĂ©ration Movida avec d’autres cinĂ©astes de talent (Eloy De La Iglesia, Vicente Aranda), succĂ©dant aux vĂ©tĂ©rans (Carlos Saura, Victor Erice) qui, eux, ont portĂ© le cinĂ©ma espagnol des eaux stagnantes du franquisme jusqu’aux rives prometteuses de la dĂ©mocratie.

Pour une obscure raison, Almodovar a toujours Ă©tĂ© plĂ©biscitĂ© partout et Bigas Luna, comme ses comparses Aranda et De La Iglesia, considĂ©rĂ© comme trop rebelle, trop trivial et mal Ă©levĂ© pour plaire Ă  l’intelligentsia. Il faut dire que des films comme Bilbao (1978) ou encore l’ultra-transgressif et dĂ©viant Caniche (1979) avaient effectivement de quoi faire grincer des dents la bourgeoisie d’alors.

Pour ses dĂ©tracteurs, qui ont depuis toujours plĂ©biscitĂ© Almodovar – Ă  tort, selon nous –, ce cinĂ©aste picaresque, Ă©rotomane enjouĂ©, amoureux de chĂšre et de chair, ne reste qu’un spĂ©cialiste des fables Ă©grillardes aux douces saveurs latines adepte de mauvais porno chic, Ă  la lisiĂšre du kitsch. Affirmer pareille Ăąnerie revenait Ă  mĂ©priser sa folie douce, son appĂ©tit ogre de vivre et dĂ©vorer les corps, son goĂ»t du risque ou encore la part tragique de ses films qui aprĂšs l’hĂ©donisme s’achevaient dans un torrent de larmes. C’était le cas des Vies de Loulou, portrait d’une femme contemporaine, reflet d’une Espagne moderne, au corps libre et aux dĂ©sirs indĂ©cis, qui, prisonniĂšre d’une premiĂšre fois, se retrouve soumise Ă  une addiction sexuelle, inconsciemment Ă©cƓurĂ©e par sa propre demande. Et qui va jouer avec le feu.

Qu’est-ce que l’on a pu aimer le cinĂ©ma sexy, mĂ©lodramatico-grotesque de Bigas Luna, chez qui tout Ă©tait bon, mĂȘme le mauvais goĂ»t ! Un rĂ©al fou furieux qui aimait bien filmer les dĂ©tonations de bombes sexuelles. Dans les annĂ©es 80, il s’est retrouvĂ© en Italie pour faire comme les cinĂ©astes transalpins spĂ©cialisĂ©s dans le genre (coucou Dario) aux commandes de Reborn, un thriller fantastique religieux dans lequel un prĂ©dicateur (l’illuminĂ© Dennis Hopper) exploite une jeune femme atteinte des stigmates de la crucifixion pour s’enrichir. Bizarre, bizarre : il revient ensuite Ă  Barcelone pour tourner deux films, Lola (1985) et Angoisse (1986) avant de se retirer dans la rĂ©gion de Tarragone pour se consacrer principalement Ă  la peinture. Une sorte de respiration qui annoncera plus tard sa retraite, Ă  la fin de sa vie, lorsqu’il changera d’activitĂ©s, lançant un cabaret dans la ville de Saragosse et renouant avec sa carriĂšre de plasticien, le temps d’une installation pour le pavillon espagnol lors de l’exposition universelle de Shanghai – nous sommes alors en 2010.

En 1989, le producteur AndrĂ©s Vicente GĂłmez le convainc de revenir au cinĂ©ma avec un projet idoine : l’adaptation d’un roman hot et culte des annĂ©es de la « movida madrilĂšne » signĂ© Almudena Grandes. En gros, raconter les vies de Loulou, toutes les petites expĂ©riences qui feront un grand tout. Bigas Luna est aux anges, accepte. Pendant la prĂ©paration du film, il renvoie dans ses foyers une adolescente de quatorze ans, en lui promettant de la rappeler lorsqu’elle aura l’ñge de jouer dans ses films et durant le tournage, il prend son pied.

Les Vies de Loulou, sorte de mix bandulatoire entre Emmanuelle et Belle de Jour, relate, Ă  travers un rĂ©cit linaire, Ă  l’intensitĂ© exponentielle, l’odyssĂ©e sexuelle de Loulou (sublime Francesca Neri), en pleine perdition, plongeant dans le dĂ©sir et le fantasme comme dans un abĂźme.

Au sortir de l’UniversitĂ©, Loulou tente de traduire Ă  une camarade le dĂ©sir qu’elle Ă©prouve pour Pablo, jeune professeur, ami de son frĂšre, qu’elles viennent de quitter. C’est sans complexe qu’elle l’aborde et se laisse inviter dans son appartement. Loulou a la candeur et la sensualitĂ© Ă  fleur de peau de ses seize ans. L’homme va prendre son innocence, l’initier aux plaisirs de la chair et la rendre addict. MĂȘme lorsque la vie pourrait stabiliser (le mariage, l’enfant) et donc la rendre heureuse, Loulou craque, dĂ©pendante, en manque, insatiable.

Lors d’une sortie nocturne Ă  la recherche de travestis, elle et son mec rencontre Ely, qui devient leur ami. Un peu plus tard, dans une soirĂ©e, Pablo attache Lulu au lit pour lui faire l’amour et aprĂšs lui avoir bandĂ© les yeux, fait entrer le frĂšre de Lulu pour qu’il participe au jeu amoureux et sexuel. Cet inceste amĂšne Lulu Ă  partir de chez elle et Ă  ne plus voir Pablo. C’est alors le dĂ©but de la descente aux enfers. Elle multiplie les expĂ©riences sexuelles de plus en plus risquĂ©es, avec un partenaire, avec deux partenaires, avec trois partenaires, les yeux ouverts ou les yeux bandĂ©s, entre malaise et excitation, tournant les pages d’un catalogue de perversions, tombant sur un Javier Bardem tout en cuir, dĂ©butant. A ces jeux, Francesca Neri se livre corps et Ăąme, s’effondre, finit prisonniĂšre d’un piĂšge. Ne demandez plus : « Loulou ? ». Oui, c’est elle !

Les Vies de Loulou, c’est quand mĂȘme autre chose qu’un clip de Laura Branigan, mĂȘme rĂ©alisĂ© par William Friedkin ! Il faut avouer la part de fascination qui Ă©mane vient de son actrice bombesque, Francesca Neri. GrĂące Ă  elle, au don d’elle-mĂȘme, Luna rĂ©vĂšle la vraie dĂ©finition d’un corps qui va jusqu’au bout. Quand on sort des sentiers battus, on n’en revient pas, on s’y perd. C’est cet aspect morbide (le fantasme, son danger, la peur qu’il engendre) qui fait avancer le film, original et scandaleux, jusqu’à son point de chute, beau et poignant.

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