[LES VIES DE LOULOU] Bigas Luna, 1991

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Après Angoisse et avant Jambon, Jambon, Bigas Luna révèle dans Les Vies de Loulou une bombe sexuelle : Francesca Neri, héroïne pulpeuse qui traverse le miroir de ses fantasmes comme un aller-simple.

PAR PAIMON FOX

Graphiste et designer de formation, Bigas Luna a abandonnĂ© ses prĂ©noms – JosĂ© Juan (ou Josep Joan, en catalan) –  au moment de passer Ă  la rĂ©alisation, au milieu des annĂ©es 1970, Ă  la fin du franquisme. Il demeure Ă  jamais comme AlmodĂłvar l’un des symboles de l’Espagne du destape, dessapant les membranes d’un pays hantĂ© par ses dĂ©mons. Il appartenait Ă  cette gĂ©nĂ©ration Movida avec d’autres cinĂ©astes de talent (Eloy De La Iglesia, Vicente Aranda), succĂ©dant aux vĂ©tĂ©rans (Carlos Saura, Victor Erice) qui, eux, ont portĂ© le cinĂ©ma espagnol des eaux stagnantes du franquisme jusqu’aux rives prometteuses de la dĂ©mocratie.

Pour une obscure raison, Almodovar a toujours été plébiscité partout et Bigas Luna, comme ses comparses Aranda et De La Iglesia, considéré comme trop rebelle, trop trivial et mal élevé pour plaire à l’intelligentsia. Il faut dire que des films comme Bilbao (1978) ou encore l’ultra-transgressif et déviant Caniche (1979) avaient effectivement de quoi faire grincer des dents la bourgeoisie d’alors.

Pour ses détracteurs, qui ont depuis toujours plébiscité Almodovar – à tort, selon nous –, ce cinéaste picaresque, érotomane enjoué, amoureux de chère et de chair, ne reste qu’un spécialiste des fables égrillardes aux douces saveurs latines adepte de mauvais porno chic, à la lisière du kitsch. Affirmer pareille ânerie revenait à mépriser sa folie douce, son appétit ogre de vivre et dévorer les corps, son goût du risque ou encore la part tragique de ses films qui après l’hédonisme s’achevaient dans un torrent de larmes. C’était le cas des Vies de Loulou, portrait d’une femme contemporaine, reflet d’une Espagne moderne, au corps libre et aux désirs indécis, qui, prisonnière d’une première fois, se retrouve soumise à une addiction sexuelle, inconsciemment écœurée par sa propre demande. Et qui va jouer avec le feu.

Qu’est-ce que l’on a pu aimer le cinéma sexy, mélodramatico-grotesque de Bigas Luna, chez qui tout était bon, même le mauvais goût ! Un réal fou furieux qui aimait bien filmer les détonations de bombes sexuelles. Dans les années 80, il s’est retrouvé en Italie pour faire comme les cinéastes transalpins spécialisés dans le genre (coucou Dario) aux commandes de Reborn, un thriller fantastique religieux dans lequel un prédicateur (l’illuminé Dennis Hopper) exploite une jeune femme atteinte des stigmates de la crucifixion pour s’enrichir. Bizarre, bizarre : il revient ensuite à Barcelone pour tourner deux films, Lola (1985) et Angoisse (1986) avant de se retirer dans la région de Tarragone pour se consacrer principalement à la peinture. Une sorte de respiration qui annoncera plus tard sa retraite, à la fin de sa vie, lorsqu’il changera d’activités, lançant un cabaret dans la ville de Saragosse et renouant avec sa carrière de plasticien, le temps d’une installation pour le pavillon espagnol lors de l’exposition universelle de Shanghai – nous sommes alors en 2010.

En 1989, le producteur Andrés Vicente Gómez le convainc de revenir au cinéma avec un projet idoine : l’adaptation d’un roman hot et culte des années de la « movida madrilène » signé Almudena Grandes. En gros, raconter les vies de Loulou, toutes les petites expériences qui feront un grand tout. Bigas Luna est aux anges, accepte. Pendant la préparation du film, il renvoie dans ses foyers une adolescente de quatorze ans, en lui promettant de la rappeler lorsqu’elle aura l’âge de jouer dans ses films et durant le tournage, il prend son pied.

Les Vies de Loulou, sorte de mix bandulatoire entre Emmanuelle et Belle de Jour, relate, à travers un récit linaire, à l’intensité exponentielle, l’odyssée sexuelle de Loulou (sublime Francesca Neri), en pleine perdition, plongeant dans le désir et le fantasme comme dans un abîme.

Au sortir de l’Université, Loulou tente de traduire à une camarade le désir qu’elle éprouve pour Pablo, jeune professeur, ami de son frère, qu’elles viennent de quitter. C’est sans complexe qu’elle l’aborde et se laisse inviter dans son appartement. Loulou a la candeur et la sensualité à fleur de peau de ses seize ans. L’homme va prendre son innocence, l’initier aux plaisirs de la chair et la rendre addict. Même lorsque la vie pourrait stabiliser (le mariage, l’enfant) et donc la rendre heureuse, Loulou craque, dépendante, en manque, insatiable.

Lors d’une sortie nocturne à la recherche de travestis, elle et son mec rencontre Ely, qui devient leur ami. Un peu plus tard, dans une soirée, Pablo attache Lulu au lit pour lui faire l’amour et après lui avoir bandé les yeux, fait entrer le frère de Lulu pour qu’il participe au jeu amoureux et sexuel. Cet inceste amène Lulu à partir de chez elle et à ne plus voir Pablo. C’est alors le début de la descente aux enfers. Elle multiplie les expériences sexuelles de plus en plus risquées, avec un partenaire, avec deux partenaires, avec trois partenaires, les yeux ouverts ou les yeux bandés, entre malaise et excitation, tournant les pages d’un catalogue de perversions, tombant sur un Javier Bardem tout en cuir, débutant. A ces jeux, Francesca Neri se livre corps et âme, s’effondre, finit prisonnière d’un piège. Ne demandez plus : « Loulou ? ». Oui, c’est elle !

Les Vies de Loulou, c’est quand même autre chose qu’un clip de Laura Branigan, même réalisé par William Friedkin ! Il faut avouer la part de fascination qui émane vient de son actrice bombesque, Francesca Neri. Grâce à elle, au don d’elle-même, Luna révèle la vraie définition d’un corps qui va jusqu’au bout. Quand on sort des sentiers battus, on n’en revient pas, on s’y perd. C’est cet aspect morbide (le fantasme, son danger, la peur qu’il engendre) qui fait avancer le film, original et scandaleux, jusqu’à son point de chute, beau et poignant.

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