Lorsque le réel se pare d’une étrangeté intime et pénétrante, cela donne parfois des films envoûtants qui échappent aux raisonnements logiques. C’est le cas de Blood Virgin (Symptoms), une curiosité célébrée en son temps comme l’un des parangons du renouveau du cinéma d’horreur britannique au début des années 70. Il faut le (re)découvrir.

PAR ROMAIN LE VERN

Helen (Angela Pleasence) reçoit son amie Anne (Lorna Heibron) dans sa demeure, au bord d’un lac. Bien qu’isolées, elles ne ressentent aucune inquiétude. Au fil des jours, deux présences inquiétantes se manifestent : celle de Cora, une femme retrouvée morte qui hante le lieu comme un fantôme paumé dans les limbes et celle de Brady (Peter Vaughan), un homme pour lequel elle voue un mépris souverain. Comme possédée par le lieu, Helen fuit les rapports humains comme les regards inquisiteurs, pleure sans pouvoir dire pourquoi. Que s’est-il passé ? Une heure trente plus tard, on comprend tout. Auparavant, on aura eu droit à une rêverie dans des eaux troubles.

Complainte éthérée échappée d’un songe, Blood Virgin (de son vrai titre : Symptoms) peut surprendre pour plusieurs raisons. Tout d’abord, son réalisateur : José Ramón Larraz, artiste espagnol, venu travailler à Paris pendant quinze ans comme photographe de mode, également connu comme dessinateur de bande-dessinée, avant de se lancer dans une carrière de cinéaste en Angleterre. Ensuite, son actrice : Angela Pleasence, fille de Donald, qui, par son regard hypnotique, sa pétrification béate et son visage blême, fait circuler un truc louche, un poison doucereux, un souci de proximité vénéneuse. Un vrai mystère à l’écran. Enfin, son cadre: la campagne anglaise, peu ou pas exploitée en son temps. D’autres qualités – de fabrication, cette fois – contribuent aussi à sa singularité. Pas d’effets de style, une gestion du suspense modestement héritée de Alfred Hitchcock, une narration somnambulique simplifiée à l’extrême: tout concourt au dénuement d’une intrigue qui vaut autant pour le pouvoir évocateur des images qu’elle invoque que pour sa capacité à plonger le spectateur dans les friches mentales d’un personnage trop longtemps frustré, seul avec ses démons et ses désirs inassouvis.

A condition de se laisser apprivoiser, l’envoûtement peut être total. Sans jamais forcer les situations ni personne, Jose Ramon Larraz agence les pièces de son petit théâtre d’ombres et de porcelaine, avec un art consommé du dérapage fabuleux. Son obsession semble être de capter la part de poésie qui, soudainement, s’échappe d’une mise en scène fonctionnant selon le principe de la «suspension consentie d’incrédulité» («willing suspension of disbelief» en anglais), expérience de simulation purement cognitive exerçant l’imagination et les sentiments de celui qui la vit. A l’arrivée, il reste d’un tel film un souvenir scintillant, une persistance diffuse.

En son temps, ce qui distingua Blood Virgin (Symptoms) du tout-venant, ce fut son aversion pour les codes gothiques de la Hammer, en se voulant plus proche d’une mélancolie morbide, incommunicable par les mots, en avance sur le cinéma fantastique australien de Peter Weir (Pique-nique à Hanging Rock). Une révélation tragique surgit comme une hallucination en bout de parcours. C’est une récompense pour ceux qui ne peuvent pas quitter une salle de cinéma sans avoir eu une résolution cartésienne. Mais la vérité reste difficile à accepter. Blood Virgin (Symptoms) a cette autre particularité d’avoir été sélectionné en compétition officielle au festival de Cannes (si, si!). Après ce succès d’estime «auteurisant», Jose Ramon Larraz a enchaîné avec Vampyres pour le producteur Brian Smedley-Aston qui réclamait la même démarche artistique que sur le précédent long, mais avec plus d’érotisme saphique et de bains ensanglantés pour transmuer l’hypnose en racolage.

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