Oubliez l’affreux remake de Sofia Coppola, (re)voyez l’original, merveille de noirceur avec Clint Eastwood en soldat nordiste menaçant et blessĂ©, perdu dans un couvent de bĂŞtes sacrĂ©es. Un film que Siegel considĂ©rait comme son meilleur. Un Ă©chec cinglant au box-office car prĂ©sentĂ© comme un “western avec Clint Eastwood”. Ce qu’il n’a jamais Ă©tĂ©.

PAR ROMAIN LE VERN

Le gĂ©nĂ©rique avec sa musique entĂŞtante composĂ©e de tambours militaires et rythmĂ©e de dĂ©tonations guerrières prĂ©pare au contexte du film (l’action se dĂ©roule pendant la guerre de SĂ©cession) et semble tout droit nous emmener au front avec Clint Eastwood devant la camĂ©ra et Don Siegel derrière. Au bon souvenir de leurs deux prĂ©cĂ©dentes collaborations (Un shĂ©rif Ă  New York et Sierra Torride). Un film qui annonce la guerre avec un style vĂ©riste, proche du documentaire. Puis, surgit la première image post-gĂ©nĂ©rique qui n’a dĂ©jĂ  rien Ă  voir avec le programme annoncĂ©.

Dans une atmosphère irrĂ©elle, presque magique, une fillette avec un panier et un manteau Ă  capuchon part Ă  la quĂŞte aux champignons dans une forĂŞt. Un petit chaperon innocent Ă  croquer. Sur son chemin, elle tombe sur le grand mĂ©chant loup: Clint Eastwood, caporal nordiste, blessĂ© Ă  la jambe gauche, au regard Ă©nigmatique. Au loin passent des soldats sudistes – filmĂ©s au ralenti. Pour dĂ©tourner l’attention, Clint embrasse la fillette sur la bouche. Cette dernière l’emmène dans le collège de filles oĂą elle rĂ©side. MalgrĂ© les rĂ©ticences, les pensionnaires prennent Eastwood courageusement en charge ; le yankee sera soignĂ© avant d’ĂŞtre rendu aux autoritĂ©s sudistes. Promis jurĂ©, elles appliqueront les bonnes règles patriotiques. A moins que le temps passe. Que l’attachement naisse. Que l’on finisse par trouver ça stimulant qu’un bel homme soit dans le cĹ“ur des femmes. Au-delĂ  des conventions donc, d’autres choses circulent sans crier gare. Et c’est peut-ĂŞtre le drame. Pas celui qu’on croit, d’ailleurs.

Pas de western donc. La guerre de SĂ©cession n’apparaĂ®t qu’en filigrane et sert de toile de fond dĂ©lĂ©tère. Ici, c’est la guerre des sentiments. Le conflit entre la pulsion et la raison. Les Ă©lans du cĹ“ur et les dĂ©sirs du corps qui se chamaillent. En somme, L’inspecteur Harry chez Bergman. Parmi les rĂ©sidentes de cette demeure perdue au fin fond d’une nature belle et dangereuse, six pensionnaires aux caractères diffĂ©rents (une gamine obsĂ©dĂ©e par sa tortue, une sainte ni touche dĂ©vergondĂ©e, une jeune patriotique…). Une institutrice frustrĂ©e. Une esclave noire. Une directrice au regard perçant. Don Siegel filme cette histoire, adaptĂ©e d’un roman de Thomas Cullinan, lui-mĂŞme inspirĂ© par une comĂ©die grecque d’Eschyle, avec Ă©conomie d’effets et retranscrit les vacillements de ses personnages par le simple pouvoir de sa mise en scène.

Au contact d’Eastwood, les femmes toutes plus ou moins blessĂ©es par les hommes, deviennent des anges de Botticelli en quĂŞte d’une nouvelle caresse, d’un nouveau regard. A son contact, les poupĂ©es brisĂ©es laiteuses du pensionnat se rĂ©animent, revivent. Siegel montre cette tentative de renouveau, cette irrĂ©pressible attraction du corps en se contentant de scruter ce qui se trame dans les regards tristes. De sonder des Ă©changes de regard maladroits qui traduisent la pĂ©nible ambivalence des sentiments. De faire entendre les pensĂ©es intĂ©rieures de chaque fille, de partager ces pensĂ©es obscures qui les travaillent au corps et Ă  la raison. Des femmes qui se demandent encore si cela vaut la peine d’apprendre les bonnes manières alors qu’Ă  quelques kilomètres de lĂ , des hommes se massacrent. Comme convenu, le loup sĂ©ducteur dĂ©vergonde toutes les princesses endormies. Jusqu’Ă  ce que la nuit arrive. Cette nuit oĂą le loup hurle, oĂą des soldats sudistes dĂ©barquent pour chercher un peu de rĂ©confort auprès des demoiselles Ă©loignĂ©es de tout, oĂą tout finit par voler en Ă©clats.

Mieux vaut ne pas en dire trop Ă  ceux qui n’auraient pas eu l’occasion de dĂ©couvrir cette merveille sublimĂ©e par la photo de Bruce Surtees. Une merveille qui ne supporterait pas le poids obligatoire des dithyrambes. Les Proies est un modèle insurpassable de fragilitĂ© apparente et de force rentrĂ©e. A l’Ă©poque, une dĂ©confiture au box-office. LĂ©gitime, bien sĂ»r. Dans un registre inĂ©dit, Clint Eastwood dĂ©croche rien de moins que son meilleur rĂ´le au cinĂ©ma. Cette dĂ©couverte, ce surpassement sont d’ailleurs Ă  l’origine de sa vocation de metteur en scène.

On dit rĂ©gulièrement que la grande influence de Clint Eastwood en tant que cinĂ©aste reste Sergio Leone. En rĂ©alitĂ©, il doit tout Ă  Don Siegel. MĂŞme si Ă  c’est Clint qui a proposĂ© le roman d’origine Ă  Don Siegel. C’est lui qui s’est battu, Ă  ses cĂ´tĂ©s, pour que son personnage ne paraisse pas sympathique et que le dĂ©nouement soit vraiment atroce. Un bras de fer s’est d’ailleurs engagĂ© avec les patrons d’Universal qui ne voulaient pas d’une telle noirceur. La petite histoire veut mĂŞme que les deux scĂ©naristes crĂ©ditĂ©s soient John B. Sherry et Grimes Grice, deux pseudonymes de Albeil Mahz et Irene Kamp, dĂ©solidarisĂ©s du projet en raison de la fin qui ne leur convenait pas. Preuve que la bataille a parfois du bon. Preuve que Clint a un cĹ“ur sensible que l’on oublie trop souvent.

Clint cinĂ©aste a pu faire L’Ă©preuve de force et Sur la route de Madison. Cette dualitĂ©, il la tient de cette Ă©poque-lĂ , de ce film-lĂ . Clint et Don travailleront ensemble pour des rĂ©sultats aux antipodes: L’inspecteur Harry et L’Ă©vadĂ© d’Alcatraz.

Ce qui est intĂ©ressant dans Les Proies, c’est le goĂ»t de la transgression. Cet Ă©troit passage du sacrĂ© au profane. La manière dont les personnages se manipulent entre eux (l’amour toujours Ă  deux doigts de la haine, le paradis rose avant la jalousie noire, les champignons miraculeux qui font grandir avant les champignons toxiques qui font mourir). Le poids des valeurs traditionnelles et puritaines qui craquèlent en silence. Siegel pose des questions de cinĂ©ma passionnantes: comment un Ă©vĂ©nement extraordinaire va bouleverser un lieu ordinaire. Comment ce rĂ©cit va se transformer en fable fantastique.

Le corbeau, c’est Clint. L’incarnation du mal, de l’inconnu, du mystère que les femmes armĂ©es de cisailles essayent de dominer, d’apprivoiser, de castrer. Les Proies, un conte malĂ©fique, Ă©trange, théâtral, fiĂ©vreux oĂą les petits chaperons rouges comme le sang sont plus forts que les grands mĂ©chants loups. C’est le genre de films oĂą l’on ne sait pas toujours ce qui nous attend au dĂ©tour du plan suivant. Toujours pour le meilleur. Un genre de film soutenu par les europĂ©ens mais cordialement dĂ©testĂ© par les amĂ©ricains. Un genre de film oĂą l’on regarde les personnages vivre, s’aimer, se haĂŻr, mourir. Un film de genre et le genre de film qui vous fend le cĹ“ur. LittĂ©ralement.

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