On peut dire ce qu’on veut sur le grand Jess Franco, dépatouiller l’art du cochon, s’enivrer sur ses zooms frénétiques ou lâcher l’affaire au bout du dixième papier peint fleuri à l’écran; sa période années 80 n’était pas la plus inspirée, s’éloignant à grand pas des nymphettes croquées et croquantes ayant fait son succès. Il tentera tant bien que mal de garder le cap sur la fesse avant de s’enfoncer dans des projets de plus en plus improbables, dont un détour par le film de guerre pas piqué des hannetons (La chute des aigles, 1989). Au milieu des ronces, Les prédateurs de la nuit fait quasiment office de chef-d’oeuvre. Son meilleur film même? Pas son plus représentatif en tout cas, mais sans aucun doute le plus généreux et le mieux saucissonné, osera t-on même dire le plus maîtrisé (un bien grand mot, hein, les enfants).

Pour ce nouveau passage en France, René Château aligne les sous et on trouve même Fellous, ancien chef-op de Lautner, à la photo. Les liasses de billets dépassent des poches mais à l’écran, c’est une autre affaire : on table sur le casting qui brille un peu au loin (on y reviendra) et ça filme en boucle les endroits super «in» de Paris, alignant Place Vendôme, Champs Elysées et le luxuriant Pigalle, histoire de faire rêver à l’internationale. «J’adore les magasins à Noël! Heureusement qu’ils étaient fermés!» s’exclame le triangle amoureux vedette, qui donnent l’impression de gratter les tables du Fouquets alors ça se contente de lécher les vitrines à la nuit tombée. Qu’ils sont mignons. Et heureux : le docteur Frank Flamand (Helmut Berger, manifestement paumé sans maestro Visconti) est un chirurgien émérite, pris en sandwich entre sa compagne et associée Nathalie (Brigitte Lahaie, infirmière serviable et jamais nue: on imagine que Château veillait au grain) et sa sœur Ingrid (Christiane Jean avant la série Les filles d’à côté chez AB productions). Hélas, rien à faire, impossible d’être tranquille dans les rues de Paris: ça cause racaille, mais qu’est ce qu’on fait des bourgeoises en fourrure qui vous attaquent à l’acide en plein milieu de la nuit? La pauvre Ingrid en fera les frais, héritant d’un visage en croûton de pain à vie. Et voilà que le couple de médecins se lancent dans des greffes de visages foireuses, subtilisant pour l’occasion des pin-up aux quatre coins de la capitale!

Franju a fait un gosse avec une bande dessinée d’Elvifrance, et on en rigole encore: pas né de la dernière pluie, Franco avait déjà singé Les yeux sans visage dans L’horrible docteur Orloff, un de ses premiers titres de gloire, dont Les prédateurs de la nuit n’est pas un remake inavoué mais bien une suite. On y croise en effet l’indispensable Howard Vernon dans le rôle du savant fou, alors bien assagi et fort ravi d’avoir une épouse à la beauté éternelle, une très discrète Lina Romay dont la présence sonne fort méta. Mais Orloff c’est loin: là, on est dans les années 80, on veut du fric, de la chair fraîche (de préférence explosée) et du bling-bling. Et pour en avoir, on en a: Gerard Zalcberg, le Mr Hyde de Dr Jekyll et les femmes (où il empalait des victimes de toutes sortes sur son énorme chibre mortel) rode dans les couloirs de la clinique en serviteur demeuré et obsédé (et même un peu nécrophile sur les bords). Quand il ne tripote pas les patientes, il les découpe à la tronçonneuse dans sa cave aménagée, avant de finir en esclave sexuel chez la frangine du docteur Flamand (très occupé à se faire branler sous la table).

Le vice, le n’importe quoi, l’outrance: tout est assumé, jusqu’à la batterie d’effets gores (merci Jacques Gastineau) où s’entrechoquent perceuse, scalpel, ciseaux ou perceuse. Stephane Audran, répondant présente par on ne sait quelle magie, vocifère sur son fauteuil roulant parce qu’elle sait tout. Ignorée par tout le staff de l’hôpital, elle finira tout de même calmée à coup de seringue dans l’oeil, avec un gros plan fulcien fort goûtu en prime. Caroline Munro sniffe de la coke avec Queen Brigitte, avant de finir tout le film attachée pendant que Chris Mitchum (fils de Robert) part à sa recherche en mâchant des chewing-gum (il est américain, vous comprenez), mandaté par Telly «Kojak» Savalas, qui pense fort à son futur chèque. Marcel «appelez moi le directeur» Philippot tourne les poignets à 180° dans un rôle cageaufollesque de photographe («Sortie? Mais pourquoi avait-elle besoin de sortir cette petite pute?») avant de se faire casser la gueule dans une scène d’intimidation à l’homophobie ambiante niveau Max Pecas.

Vous en voulez encore? Florence Guerin, sortie d’Un couteau sous la gorge (ou elle courait nue sous son imper en plein Paris), joue littéralement son propre rôle: «Regarde c’est l’actrice Florence Guerin!» entend-on alors que la star du moment s’éclate avec des lunettes noires sur le dancefloor. À hurler. Clairement à faire (mais jamais à refaire), Les prédateurs de la nuit représente la quintessence du bis con comme la lune, assuré et tape à l’oeil. Moment suspendu d’une industrie qui ne se privait de rien.

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