Réalisé après La Femme de l’aviateur (1981), Le Beau Mariage (1982), Pauline à la plage (1983), avant Le Rayon vert (1986) et L’Ami de mon amie (1987), Les nuits de la pleine lune se révèle le quatrième volet de la série «Comédies et Proverbes», illustrant un proverbe inventé de toute pièce par ce farceur de Rohmer : «Qui a deux femmes perd son âme, qui a deux maisons perd sa raison».

Louise (Pascale Ogier, fille de Bulle) travaille dans une agence de décoration. Elle aime Rémi (Tchéky Karyo), architecte sportif, lève-tôt, casanier et vit avec lui dans un appartement moderne mi-blanc mi-Mondrian à Marne-la-Vallée, ville nouvelle de banlieue parisienne alors en plein développement urbain. Mais ils ne sont pas l’un pour l’autre tout l’univers. Trop différents (elle est volage; il est possessif), ils n’arrivent pas à s’épanouir ensemble. Pour Louise, comme pour tous les provinciaux fraichement montés sur Paris, difficile de vivre en banlieue, difficile de s’engager si tôt. Libre et sans œillères, ivre d’indépendance, de fêtes parisiennes et de nuits sans soleil, Louise possède cette énergie lumineuse propre à la pleine lune: elle veut danser jusqu’à plus d’heure aux 120 Nuits, s’épuiser sur les tubes d’Elli et Jacno, tenter des princes charmants dans une transe robotique façon post-Krafwerk. Son cœur est si sensible qu’il change de forme en fonction des circonstances. A une soirée, Louise croise Camille, également décoratrice, et se querelle avec son mec. Rémi n’aime pas danser, il n’aime pas la fête, il aime le sport, il aime le matin. Ne dit-on pas qu’en période de pleine lune, la Lune se lève approximativement lorsque se couche le Soleil, et inversement, elle se couche quand le Soleil se lève?

Alors? Alors, Louise veut perdre Rémi de vue pour le retrouver, pour mieux l’aimer. Elle lui laisse l’appart de Marne-la-Vallée et récupère le studio parisien qu’elle louait à une amie pour combler sa nécessité de solitude (elle qui ne l’a jamais connue, elle qui a toujours été aimée), pour vaquer à des distractions (plonger dans un livre pendant deux heures ou fabriquer des lampes futuristes). En somme, pour se retrouver avec soi-même. Le jour, elle s’enferme chez elle. La nuit, elle sort puis revient avant l’aube pour se perdre dans un grand sommeil et ne pas avoir à subir le cafard des lendemains blafards.

Volubile et prosaïque, Octave (Fabrice Luchini) courtise Louise, jugeant Rémi et les autres mecs autour d’elle d’une «animalité pathétiquement bestiale» mais il est plus un confident qu’un amoureux. Octave, c’est un peu celui à qui on a toujours dit «je préfère qu’on reste amis«. Il a besoin des autres pour vivre et ses yeux ravis de la crèche traduisent sa nécessité d’accrocher le regard de l’autre; Louise, elle, a des yeux hagards de zombie, ne supportant que la lune, abhorrant le soleil.

Sur ce film, Rohmer joue avec les couleurs (celles des écharpes de Louise changeant en fonction des saisons, prédominance du rouge et du bleu comme le cabas en plastique de Louise), le temps (le récit se déroule sur quatre mois, de novembre à février – soit un acte par mois), les lumières comme les sentiments amoureux contrariés. Il doit beaucoup à son actrice, Pascale Ogier, impliquée pendant une année sur le projet. Rohmer l’a notamment associé à l’élaboration des décors en lui laissant le soin d’aménager le studio de son personnage (rue Poncelet, dans le XVIIe arrondissement de Paris), ainsi qu’une partie de l’appartement de Marne-la-Vallée et lui a également laissé porter les vêtements de la styliste de son choix (Dorothée bis). La collaboration avec Tchéky Karyo s’est révélée plus difficile et l’on murmure que le chef-opérateur Renato Berta a été un excellent médiateur entre le jeune comédien et le cinéaste qui s’il fait appel aux comédiens pour apporter du vécu aux personnages n’aime pas beaucoup qu’on lui dicte sa mise en scène.

Le titre Les nuits de la pleine lune est évocateur et violent pour tout ce qu’il sous-tend, à commencer par les métamorphoses : celle du paysage urbain, des villes qui s’éteignent ou qui naissent, celle des lieux que l’on investit ou que l’on quitte et qui en y repensant des années plus tard nous filent le bourdon, celle de son héroïne qui comme un soupir sur le désir des hommes finit par se perdre. Ici, le marivaudage Rohmerien tient du film fantastique, comme dans Le Rayon Vert: la vampire Louise a la possibilité de se régénérer les nuits de pleine lune après une faiblesse d’âme, les gens autour d’elle seraient susceptibles de micro-métamorphoses, pouvant s’attirer comme se repousser, masquer leurs sentiments, exister ou ne pas exister, être à l’étranger ou peut-être dans un café, être vus ou ne pas être vus («Chaque fois qu’il me croise, il fait semblant de ne pas me voir mais quand je ne suis pas là, il me voit» assure Camille au sujet d’Octave).

Un soir, dans un bar, un frisson d’angoisse nous saisit lorsqu’en se rendant aux toilettes, Louise aperçoit Rémi qui n’avait a priori rien à faire ici et que de son côté, Octave pense avoir vu une amie de Louise, «Camille» assure-t-il. Des affinités électives traversent l’esprit comme des comètes : et si Camille était avec Rémi sans que Louise ne le sache? Questionnés plus tard par Louise, Rémi dément et Camille se trouve à Milan avec son fiancé. Ce mystère (ce qui s’est réellement passé, ce que Octave et Louise ont réellement vu) est ailleurs, hors-champ et comme nous n’avons que le point de vue de Louise, nous ne savons pas les réelles intentions de ceux qui sont autour d’elle : est-ce que Rémi passe ses nuits à l’attendre? Est-ce que Octave ne la manipule pas? Qui ment? L’éclat de la lune pleine rend difficile l’observation des autres astres. C’est la part mystérieuse, presque fantastique de ce film qui possède la fraicheur d’une première fois.

En le découvrant, on pense au coup d’essai d’un jeune surdoué de vingt ans euphorique et mélancolique ayant envie de parler de sa génération, écoutant Elli & Jacno, aimant ses personnages à travers lesquels il exprime ses propres hésitations sentimentales, tombant amoureux. Mais c’est mieux et plus qu’un simple film générationnel. Car il fallait au fond une générosité, un sens de l’observation pour ne pas tomber dans les clichés ni l’image d’Épinal et capter avec des yeux d’extra-terrestres l’étrange superficialité, l’énergie et le désenchantement d’une époque à son crépuscule. Il fallait aussi une humanité, un altruisme et un vécu pour consoler les jeunes femmes en pleurs, pour pardonner les égarements de personnages en partance rétifs aux contingences du monde adulte. Curieux d’apprendre de la jeunesse, s’enrichissant à son contact, nullement dans l’amertume, Eric Rohmer avait alors 63 ans au moment du tournage de son treizième long métrage – l’un de ses meilleurs et l’un de ses plus grands succès au box-office (175 000 entrées). Son film résiste encore aujourd’hui très bien à l’épreuve du temps et l’auteur a été l’un des rares à avoir réussi à capter cet esprit des années 80 au cinéma, sans folklore ni esthétique pub alors en vogue.

Et puis, sans Rohmer, on n’aurait pas eu la cruauté morale du conte. Dans la dernière partie, le fameux soir de pleine lune met de l’ordre dans le désordre amoureux : Louise succombe le temps d’une party à la tentation avec un jeune bassiste taiseux et rejette à cette même party Octave qui, jaloux que d’autres mains touchent Louise, tente de la dissuader de cette passade. Enferrée dans sa volonté d’indépendance, elle invite son amant d’un soir chez elle et, au cœur de la nuit, se lève nue, prend son cabas en plastique, sort perturbée. Dehors, elle entre dans un café, rencontre un dessinateur bien étrange (László Szabó) lui assurant que personne ne parvient à trouver le sommeil les nuits de pleine lune (le taux de mélatonine, l’hormone du sommeil, est largement plus bas les nuits de pleine lune). Impossible de dormir, impossible de rêver.

Hésitante et lucide, Louise décide de rejoindre Rémi dans l’appartement de Marne-la-Vallée et il n’est pas là. Le jour se lève, Louise doit supporter l’horreur du petit matin. Rémi rentre et lui annonce la cruelle vérité : il a rencontré une autre femme. A force d’éconduire ses amants, Louise est prise au piège de son indépendance. C’est la fin de la nuit, c’est la fin d’une histoire d’amour, c’est aussi la fin d’un rêve. Louise aurait tellement aimé envisager le monde avec frivolité, profiter des nuits pour contrer la tristesse des jours qui passent, tester son pouvoir de séduction avant de se ranger. Mais son insouciance de parisienne noctambule est morte ce matin-là, dans cet appartement, là où elle ne s’est jamais sentie chez elle : elle est quittée pour la première fois de sa vie sentimentale. Elle comprendra sans doute plus tard ce que signifie le mot «aimer», elle comprendra que le sentiment amoureux ne sert pas à comprendre l’autre mais à vivre avec et que cet amour s’entretient, se cultive, doit permettre de surmonter son narcissisme pour fonder autre chose, une relation basée sur le respect et la compréhension de l’autre. Alors elle fond en larmes et nous aussi parce que sa petite voix fragile menace de s’étouffer dans un sanglot et que personne, non personne, ne peut rien contre les choix de ceux qui ne vous aiment plus. Le plan final renvoie au plan inaugural, dans le sens inverse, ouvrant l’horizon à Louise, lancée sur le chemin des possibles. Éclipse totale du cœur. Louise s’en va pour découvrir d’autres poisons dans d’autres villes, tel un fantôme, et son interprète aussi : on ne la reverra plus.

Le jeudi 25 octobre 1984, deux mois après la sortie des Nuits de la pleine lune, le lendemain d’une fête au Palace donnée en l’honneur de Marc Bohan alors designer de Dior, Pascale Ogier est partie, à l’aube de ses 26 ans. Jim Jarmusch était tombé amoureux d’elle, voulait la filmer, il lui dédiera son Down By Low (1986). Dans Libération, Marguerite Duras aura ces mots: «Pascale vit toujours. On mesure chaque jour davantage à quelle profondeur la mort est allée chercher sa proie. Mais cependant qu’elle frappe, la grâce de la jeune fille se répand encore dans la ville

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici