Qu’on les aime les one-shots bizarres, insaisissables, inclassables! Sous son titre de roman gothique, Les jeux de la Comtesse Dolingen de Gratz est moins ce qu’il prétend (ce n’est pas du tout un film d’horreur sadien) et finalement bien plus: un puzzle morbide reposant sur différentes strates de réalité. Un objet autant cinématographique que littéraire voué à la disparition pure et simple.

Sa réalisatrice Catherine Binet, alors épouse de George Perec, ne récidiva plus dans l’exercice, vu la possible incompréhension rencontrée à la sortie du film. Elle y entraîne Carol Kane, délicieuse weirdo du cinéma américain, à l’époque fraîchement nommée aux Oscars, et connue surtout du grand public pour son rôle de babysitter terrifiée dans Terreur sur la ligne (Fred Walton, 1979) et de l’hilarante Lilian dans la série Unbreakeable Kimmy Schmidt. Un petit arbre cachant une sacrée forêt, bien entendu. Dans un français fragile mais convaincant, la blonde hagarde fait face à Michael Lonsdale, filmé comme un tueur dans un giallo (les mains, le dos, la silhouette et jamais le visage), en aristo odieux et obsessionnel, qui semble avoir la main-mise sur cette épouse cinéaste fébrile (à se demander si Binet n’y transposait pas quelques angoisses personnelles). Lui collectionne des angelots de pierres et de bois qu’il entasse et caresse dans un manoir luxueux au milieu des bois, elle, se ronge les sangs en repensant à son ami internée, qui lui a laissé un étrange texte aux airs de testament déguisé.

Film dans le film, texte dans le film, ce récit gigogne raconté en voix-off est en réalité une adaptation de Sombre Printemps, l’un des rares romans de Unica Zürn, dont l’oeuvre incroyable fut en grande partie griffonnée entre deux internements psychiatrique. Le livre d’origine, bref et d’une puissance sans égale, y détaillait les fantasmes désespérés et scabreux d’une fillette délaissée. Une manière comme une autre de s’emparer de la soi-disante innocence féminine; ce que Binet retranscrit à l’écran parfois avec un courage exemplaire (premier désir contre une rampe d’escalier, viol incestueux, chagrin inexorable ou défenestration), scrutant une vie à peine commencée, déjà épuisée.

À l’intérieur même de ce cyclone, des textes de Bram Stoker, Edgar Allan Poe ou Jules Verne fusent et s’infusent, comme autant d’appels vers un imaginaire fantasmagorique. Telle cette vision très wernerschroeteresque, où la dite Comtesse de Gratz (géniale Marilu Marinu), inventée pour l’occasion, s’évade de sa crypte en galopant dans la nuit noire. «Sais-tu que pour rentrer dans le pays des vampires, il faut toujours passer une limite, un pont, un précipice, une porte, un orage, une forêt? Moi je connais une limite auquel personne n’a jamais pensé, qui n’est ni d’eau, ni de terre, ni d’air ni de temps. Un jour je te la dirais…». La petite fille au coeur brisée contamine la belle dame au regard vague: l’incartade finale, avec une Carol Kane possédée, sonne comme un cri ultime contre la bourgeoisie, contre le mariage prison, contre tout.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici