Quelque part entre le drame Victorien et le film de fantôme, où la menace s’instille délicieusement dans un cadre prosaïque, Les Innocents, de Jack Clayton injecte avec plaisir une bonne dose d’irrationnel angoissant dans un contexte rigoureusement puritain. Au centre de cet abîme, Deborah Kerr, prodigieuse en gouvernante taciturne aux prises avec des démons invisibles.

PAR ROMAIN LE VERN

Les Innocents, de Jack Clayton, a beau être une référence du cinéma fantastique, c’est avant tout une œuvre bâtarde que l’on ne savait pas très bien situer à sa sortie. Les réalisateurs de l’époque cherchaient désespérément à s’affranchir des codes d’un genre dont les prémisses avaient été assurées, aux États-Unis, par des cinéastes comme Tod Browning (Freaks). Jack Clayton, lui, a effectué la démarche inverse et c’est paradoxalement pour cette raison que le film fonctionne toujours aussi magistralement que ce soit dans sa progression dramatique, limpide et rudement efficace, ses rebondissements agencés avec parcimonie, sa justesse et sa profondeur psychologique ou sa mise en scène, infaillible, où tout est calculé au millimètre près, comme pour faire se contraster l’assurance des mouvements de caméra et les événements inexpliqués et irrationnels. De toute manière, tout est placé sous le signe du double dans Les Innocents jusque dans les personnages qui, souvent, s’opposent ou fonctionnent de concert. Les éléments qui servent l’énergie horrifique du récit appartiennent à l’imagerie gothique et fantastique que ce soit la demeure hantée, les statues qui scrutent silencieusement les vivants qui s’agitent, la petite musique qui annonce le frisson ou les rideaux qui ondulent avec le vent.

Alors que des cinéastes à l’instar de Mario Bava et Terence Fisher cherchaient à apporter leur pierre à l’édifice fantastique en détournant les us et coutumes du genre, Clayton, lui, optait pour le classicisme de la ghost story. Son film est devenu un modèle d’efficacité que quelques rares exceptions (La maison du diable, de Robert Wise), ont su égaler. Le film de Wise reposait sur le même principe de la confrontation des vivants et des fantômes dans un même espace-temps et plongeait des personnages dans un purgatoire où la folie le disputait à la raison. Il y avait cette métaphore sur la frustration sexuelle, que l’on peut retrouver dans Les Innocents, et surtout cette idée de génie qui consistait à filmer un mur où il ne se passait rien et ajouter des bruitages de rires d’enfants pour exploser le trouillomètre. Moins on en montre, plus on suggère, plus on a peur. Preuve de sa modernité: Les Innocents demeure une référence majeure pour les cinéastes actuels qui œuvrent dans le frisson que ce soit Alejandro Amenabar ou Jaume Balaguero. Par exemple, Les Innocents et Les Autres de Alejandro Amenabar contiennent de nombreux points communs (il réussit comme Clayton à faire peur avec des rideaux tirés) mais ce n’est pas un hasard: les deux films sont inspirés du même roman: Le Tour d’Ecrou, d’Henry James. Clayton avait découvert cette histoire quand il était enfant et elle l’avait rudement impressionné. Ce souvenir épars lui a été bénéfique: il a gardé l’essence du roman pour mettre en scène Les Innocents et surtout modifier la pièce de William Archibald qu’il n’aimait pas mais qui lui a servi de canevas pour le film. Truman Capote a par ailleurs effectué un travail de réécriture: l’homme virtuose maîtrisait parfaitement le monde du gothique et adorait plus précisément l’idée d’une confrontation entre des enfants et des fantômes. En lui confiant ce travail, Clayton désirait qu’il mette en valeur la beauté dans l’horreur et qu’il joue sur les oxymores pour cerner les ambiguïtés. A ce titre, la scène du rêve est remarquable pour les fondus enchaînés, les surimpressions et surtout pour sonder ce qui se trame dans l’inconscient du personnage et le nôtre.

Avec une perversité latente, Clayton court-circuite progressivement un cadre rassurant dont il fait apparaître l’envers malaisant. Celui d’une demeure paisible où les enfants sont encadrés par des domestiques bienveillants et d’une gouvernante dévouée corps et âme qui n’a sans doute jamais découvert l’amour. L’apparition du surnaturel dans ce lieu policé va révéler les secrets enfouis et les frustrations béantes. De manière à renforcer l’impact de son récit, il confronte le puritanisme aveugle de l’éducation gnangnan à la métaphysique flippante, le traumatisme enfoui à l’innocuité de l’environnement. Toute la première demi-heure baigne dans une atmosphère faussement sereine où au détour d’une conversation une gamine s’ébaubit devant une araignée qui se fait becter par un papillon. Le papillon représente l’innocence tandis que l’araignée incarne le monstre. Le bien et le mal sont par ailleurs incarnés par le jeu sur les lumières; ce qui conforte Clayton dans le choix du noir et blanc et lui permet de jouer sur la pénombre et les effets de gris.

Ces métaphores sont tant d’indices parsemés pour appuyer cette sombre histoire de possession où les esprits cherchent à répandre leurs idées noires, à s’emparer des enfants pour perpétuer le mal et surtout transgresser la mièvrerie dans laquelle ils vivent. La religion est remise en cause: dans une scène, deux personnages discutent de l’importance de confesser un secret à un homme d’église. Alejandro Amenabar a appuyé le trait dans Les Autres où les enfants étaient contraints de lire La Bible tous les jours afin qu’ils évitent de réfléchir par eux-mêmes, pour les éloigner volontairement du monde des adultes et d’une réalité trop douloureuse. Incidemment, malgré le premier degré de l’intrigue qui refuse toute construction en flash-back (Clayton voulait que le public se fonde dans l’ambiance opaque pour coller à la subjectivité de Deborah Kerr qui essaye seule contre tous de percer les mystères), on peut déceler des niveaux de lecture multiples jusque dans cette idée selon laquelle il ne faut pas mentir aux enfants ni même les préserver dans un état d’innocence puisque la cruauté du monde leur sera fatidique. C’est ainsi qu’on peut voir la dernière scène du film où, soudainement et consciemment, un enfant est confronté au fantôme de ses cauchemars.

La relation entre Miss Gidden et le jeune Miles est fascinante parce qu’elle est tissée d’ambiguïtés comme un pavé de bonnes intentions. Les personnages ne sont pas dans un rapport enfant-adulte mais adulte-adulte qui cherchent à se séduire (le gamin offre des fleurs à la femme comme il émet des réflexions étonnamment matures pour son âge et lui lance des fleurs sur sa beauté qu’il faut à tout prix préserver). La scène sur le quai de gare où l’enfant et la gouvernante se rencontrent pour la première fois ressemble à un coup de foudre réciproque. Malin, Clayton joue sur les regards transis de fascination, insiste sur les silences, amplifie les techniques de séduction afin que chacun mette en place ses tactiques pour séduire l’autre. Comme un démon essaye de capturer sa proie.

On peut faire économie de l’analyse et apprécier le film pour ses vertus horrifiques. Et en dépit de possibles rides fictionnelles, Les Innocents demeure une œuvre suprême qui continue d’impressionner les moins impressionnables. Les qualités esthétiques et narratives, le soin apporté à l’ambiance ténébreuse, les montées d’angoisse et l’excellente interprétation d’ensemble (Deborah Kerr, remarquable) témoignent du brio d’un cinéaste qui réitérera cette thématique sur les enfants confrontés à la mort dans le bouleversant Chaque soir, à neuf heures, où des bambins sont abandonnés par leur père tyrannique et leur mère qui vient de décéder. Encore un conte cruel sur l’enfance et la perte de l’innocence qui hélas ne bénéficie pas du même statut prestigieux que Les Innocents mais fonctionne comme un écho au chef-d’œuvre susmentionné dans lequel on n’oublie pas certaines images comme celle des cercles de statues, où Deborah Kerr fixe le démon perché qui lève la main pour appuyer la possession qu’il exerce sur l’enfant ou encore ce regard de la même Deborah Kerr lorsqu’elle a l’impression de distinguer une silhouette sur le toit de la demeure. Tant d’images qui hantent durablement l’esprit.

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