Au meilleur de sa filmographie dont la qualité a considérablement baissé à partir des Jours et Nuits de China Blue (1984), Ken Russell a signé ce film hallucinant à fort goût de diéthylamide qui s’inspire du roman «Les Diables de Loudun – Étude d’histoire et de psychologie» de Aldous Huxley, à partir de la véritable histoire de l’abbé Urbain Grandier.

PAR ROMAIN LE VERN

Naguère, Ken Russell était considéré comme iconoclaste et radical dans le cinéma british des années 70 et fit beaucoup parler de lui pour son outrance frénétique. Initialement toqué de biographies d’artistes maudits, il a interrogé les rapports étroits entre musique et image longtemps avant les clippeurs. On se souvient de Tommy signé pour les Who ou encore de Music Lovers, sur Tchaïkovski. Ses documentaires pour la BBC sur Prokofiev, Holst, Vaughn Williams, Strauss Elgar, Bartok ou encore Debussy, conçus entre 1961 et 1964, demeurent des modèles. Sans parler des Malher, Lisztomania et autres Altered States qui ont contribué à asseoir sa réputation. Le seul souci, c’est que ses travaux, la plupart expérimentaux, sont tellement ancrés dans leur époque qu’ils résistent difficilement à l’usure du temps. Les diables reste l’exception à cette règle, peut-être le seul à tenir le coup, sans doute grâce à son ironie glacée qui écarquille les yeux du spectateur tellement elle va à l’essentiel.

Les guerres de religion, une épidémie de peste et l’ambition de Richelieu déciment l’Hexagone. En Angleterre, le prélat Grandier, séducteur et libertin (Oliver Reed, déjà dans Love du même Ken Russell), tente de préserver l’indépendance de la cité et de la protéger de la destruction des remparts en résistant pacifiquement face au pouvoir centralisateur. Il doit également maintenir ses ouailles même s’il est l’objet de tous les fantasmes au couvent des Ursulines. Un envoyé de Richelieu vicelard cherche à faire tomber celui qui refuse les dogmes, trop impertinent, trop libre dans sa tête, trop en avance sur son temps. L’évidence s’impose lorsque Mère Jeanne des Anges (Vanessa Redgrave) affirme être possédée par Grandier et donc, peut-être, par le malin. Les nonnes du couvent succombent à la nymphomanie, le couvent se mue en lieu de débauche et les preuves contre Grandier surabondent. Celui-ci finira soumis à la question avant une mise à mort par les bourreaux sur un bûcher. Ken Russell ne souhaitait pas une reconstitution historique fidèle et didactique; il souhaitait prendre le large, s’écarter des dilemmes théologiques et psychologiques, s’octroyer une liberté surréaliste, offrir une forme à l’informel, transformer l’abbé queutard en rock-star, retranscrire l’hystérie collective de fans illuminés comme les fidèles d’une secte sous l’emprise maladive d’un gourou… Bref, proposer un traitement résolument inédit, baroque, sadomaso et psychédélique d’une tragédie.

C’est certainement pour cette raison qu’il a demandé à Derek Jarman, chantre du mouvement camp (Sebastiane) d’en créer les décors froids et sardanapalesques, comme un univers mental déliquescent où le mauvais goût dégueule. Difficile de ne pas penser à Bosch, qui à travers ses peintures, montrait comment l’homme devait se conduire de façon à ne pas aller en enfer et qui, pour transmettre ce message, peignait de très beaux enfers. Pour autant, certaines de ses œuvres restent encore des énigmes. Par exemple, on ne pourra jamais totalement comprendre le Jardin des délices, savoir s’il s’agit une représentation positive ou négative.

Grâce à des techniques totalement distinctes de celles qui avaient cours à leur époque, grâce à l’utilisation saisissante des couleurs et des formes, grâce à la multitude des symboles et à la mystérieuse beauté des figures, Ken Russell poursuit cette tradition des calembours en images, y ajoutant des sous-entendus, un double, voire un triple sens, sans fin. Fasciné par l’obscénité et la fureur, il pouvait alors atteindre son objectif pamphlétaire et blasphématoire : une réflexion sur les dérives du pouvoir doublée d’une dénonciation du fanatisme religieux, de l’intolérance et de l’obscurantisme. La morale gifle au visage et éclabousse les convictions : il est possible d’aimer le sexe et le divin, la chair et Dieu, le physique et la métaphysique. Suite à cet affront, il n’y eut que Zulawski (Possession) pour capter l’hystérie des corps possédés, la destruction surexcitée, l’annihilation fébrile du vivant, la bacchanale tournant trash. Des bacchanales sataniques où les nonnes groupies mouillent leurs culottes. Des protestants grimés en oiseaux blasés par un roi efféminé. Des visions apocalyptiques promouvant l’échec de la civilisation et l’assomption du pur instinct. Vanessa Redgrave et Oliver Reed sont à la fois perdus et tourmentés.

Ancêtre des nunsploitation de Lucio Fulci et Walerian Borowczyk, Les diables provoqua l’ire lors des critiques, des spectateurs et de la censure lors de sa sortie en salles, rapidement classé X en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, banni en Italie, avec une menace – véridique – de trois ans de prison pour les comédiens principaux s’ils s’y rendaient. Plus près de nous, une séquence de viol du Christ en croix par des nonnes, que Ken Russell avait lui-même coupée pour ne pas trop brusquer la censure britannique, fut exhumée par le critique de cinéma Mark Kermode dans les caves de la Warner, et finalement remontée. Le film est désormais visible dans sa version intégrale.

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