Comment oublier Les démons à ma porte à l’heure du chaos généralisé? Impossible.

PAR ROMAIN LE VERN

Dans un village reculé, miraculeusement épargné, d’une Chine occupée par l’armée nippone. Là-bas, un officier dirige une fanfare beuglant à pleins tubas, distribue des bonbons aux enfants et promet des gifles aux parents si l’eau n’est pas assez pure. Parmi les villageois ni héros ni traîtres qui attendent des jours meilleurs en composant avec les difficultés du quotidien, se trouve un paysan du nom de «Ma Dasan» qui, pendant cette période délétère, va vivre quelque chose d’extraordinaire. Alors qu’il n’avait rien demandé à personne et roucoulait d’amour avec sa maîtresse, il est menacé en pleine nuit par des soldats de l’Armée chinoise. «Qui est-ce?» qu’il demande. «Moi», répond une voix sans visage, dont on ne distinguera que le flingue à bout portant. C’est un résistant chinois qui réclame la collaboration de Dasan. «Voici deux sacs: garde-les et fais-les parler; nous reviendrons les chercher dans deux jours.» A l’intérieur, se trouvent deux hommes: un prisonnier japonais et son interprète chinois collabo. Avec sa maîtresse, une jeune veuve enceinte, il cache les prisonniers chez lui et en prend soin. Malgré la méchanceté du Japonais qui déverse d’hilarantes horreurs, quelque chose comme une humanité s’insinue malgré tout dans la relation, en partie grâce aux traductions volontairement erronées de l’interprète chinois. Puis le temps passe. Six mois s’écoulent. La famine s’empare du village et les habitants, ne sachant plus quoi faire de leurs prisonniers, décident de les mettre à mort. Or, aucun d’entre eux n’accepte de prendre la responsabilité d’un tel acte…

A la fin des années 80, Jiang Wen n’était qu’acteur. Il jouait notamment dans La dernière impératrice (Chen Jialin & Sun Jinguo, 85) et Le Sorgho Rouge (Zhang Yimou, 87). Une émission du début des années 90 («Un Beijinois à New York») lui a permis de se distinguer. Pendant les tournages, on lui demandait souvent de corriger les scénarios. Au bout d’un moment, ses amis l’ont incité à en écrire parce que il nourrissait pas mal d’idées folles et, apparemment, déjà, à l’époque, une caméra dans la tête. Petit à petit, cet engouement lui a donné suffisamment de confiance pour passer à la mise en scène. Tout est parti de l’écriture. Pour la forme (composition des plans, mouvements de caméra), Jiang a observé la manière dont les réalisateurs travaillaient sur un tournage et analysé beaucoup de films. Une œuvre de cinéphile, oui, mais une œuvre de cinéaste avant tout.

Né d’un père militaire et d’une prof, cet admirateur fanatique de Fellini et de Scorsese a passé son enfance à la campagne où les discussions des anciens tournaient le plus souvent autour des méfaits de l’occupation japonaise. Cette anecdote personnelle sert de prémisses aux Démons à ma porte, magnifique fable chaos sur l’occupation nipponne qui en son temps a beaucoup fait parler par sa forme (noir et blanc, mise en scène sous amphétamines), son fond (critique et parodie), sa récompense (Grand prix au Festival de Cannes en 2000) et surtout ses soucis avec les autorités de Pékin dès le début du projet. Bon à savoir, à l’époque, soumettre son film aux sélectionneurs du Festival de Cannes avant de le présenter au bureau de la censure chinoise donne lieu à des sanctions: l’objet sera invisible en Chine et son auteur interdit de tourner pendant cinq ans. Peu importe au fond d’être interdit à condition de signer l’œuvre du siècle.

A la revoyure, cette tragi-comédie mixant Wilder, Peckinpah, Ophüls, Kurosawa et Kusturica (rien que ça) déviant doucement, violemment, tragédie après farce, burlesque après drame, parfois le tout imbriqué, en totale osmose, tient admirablement le coup. Démente, elle se révèle plus aboutie que le film suivant de Jiang Wen: Le soleil se lève aussi (2007) qui derrière son titre Hemingwayien et sous ses allures de film-à-sketch, brodait sur les désillusions de la Révolution culturelle et pouvait donner l’impression persistante d’une parodie absconse des Démons à ma porte mâtinée d’onirisme Lynchien. Interviewé à cette occasion in the name of chaos, Jiang Wen nous avouait: «Cette expérience a été très intense parce que j’étais grillé auprès la censure Chinoise. J’étais à peu près sûr de ne plus jamais tourner. C’est d’ailleurs pour ça que je mets toutes mes tripes et mon énergie dans chacun de mes films. J’ai toujours peur de ne plus pouvoir tourner. Je veux que mes films fonctionnent à répétition, bouillonne. C’est pour cette raison qu’ils peuvent paraître trop foisonnants, sans doute. Entre Les démons à ma porte et Le soleil se lève aussi, je dirais qu’il y a un lien de cause à effet. Ce sont comme les deux faces d’une même pièce. Les démons à ma porte, c’est le côté pile. Le soleil se lève aussi, c’est le côté face. Si je faisais un autre film comme Les démons à ma porte, on m’en aurait empêché. Je ne pouvais pas être aussi percutant. Les démons à ma porte ressemble à un jeune homme tout nu qui n’a peur de rien et Le soleil se lève aussi à une jeune femme vêtue de couleurs chatoyantes qui cherche à charmer avant d’agresser.»

Ah ça, Les démons à ma porte n’a peur de rien. Film-têtu, film-monstre, film-rollercoaster, film-chaos. Personne n’a oublié pareille insolence! Le film dure deux heures trente – le temps qu’il faut pour mélanger les contraires, pour détruire des mythes fondateurs, pour court-circuiter le manichéisme et donner à réfléchir sur la lâcheté, l’esprit de clan, la résistance – et se regarde avec une boule au ventre. Toutes les émotions, toutes les pulsions de vie comme de mort, les joies et les tragédies se vivent de manière totale («Dans la vie, à mon sens, la tragédie et la comédie sont absolument indissociables. A ce titre, mon film reflète la vie»). Jusqu’à l’éblouissement final, clou du spectacle d’une violente intensité qu’il serait criminel de vous jeter à la gueule. Contentons-nous de dire, en toute simplicité, qu’il arrive parfois qu’un film déchire l’écran en deux en proposant une vision d’un autre monde, une idée de cinéma comme on en produit peu (Rusty James de Francis Ford Coppola et quelques rares exemples s’étaient aventurés sur ce registre). C’est le pouvoir magique et ensorceleur du démon, il suffit de l’avoir vu une fois dans sa vie pour ne jamais l’oublier

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