Le Marquis de Sade, Max Ernst, Sigmund Freud, Leopold Sacher Masoch, Luis Buñuel et Bohuslav Brouk auraient donné leurs entières expertises à Jan Svankmajer: c’est ce que laissent entendre les premières lettres du générique de fin des Conspirateurs du plaisir, farce crousti-cheloue concoctée par ce maître chaos de l’animation tchèque.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Après Alice et Faust, Svankmajer finissait de s’aventurer dans les mythes et relègue en arrière plan sa stop-motion toujours à cheval entre la virtuosité et le malaise absolu. Qu’on vous rassure: rien ne nous prépare à un tel spectacle, faussement ancré dans le réel, évidemment en opposition avec l’univers des légendes et des contes dans lesquels trempaient ses précédents longs-métrages. Le réel chez Svankmajer est d’ailleurs sacrément laid: il faut un certain temps d’adaptation face à l’image, presque aussi palote qu’un Derrick des familles, pour comprendre que ce qu’il filme et montre est volontairement, et radicalement, sans éclats. On est pas frais, pas peigné, pas bavard non plus. On se dérobe, on se fuit. Le film est d’ailleurs muet, puisque l’image parle si bien. Confusion d’appartements mal rangés, débraillés, un peu sales.

L’homme chez Svankmajer est irrésistiblement seul. Il y a donc ce vieux garçon cachant probablement quelques affaires peu catholiques dans son placard, cette postière étrange qui regarde les gens de travers, ce marchand de journaux imprimant des circuits électroniques quand tout le monde a le dos tourné, cette femme délaissée par son mari qui, lui, entame une curieuse récupération d’objets en tout genre. Ce beau monde est seul seul seul, même accompagné, mais bien décidé. Et décidé à quoi? Svankmajer nous répond en leur collant au basque, explorant une quête mystérieuse pour chacun: monsieur prépare un curieux voyage, remplissant sa valise de bric et de broc, mademoiselle collectionne des morceaux de mie de pain, une autre achète d’énormes poissons encore vivants. Bientôt l’étrange promesse suscitée par les gravures Sadiennes qui ouvraient le film fait son apparition.

La minutie captivante et la tendresse oblique dont fait preuve Svankmajer transforment le spectacle en suspens ludique et chaos, aboutissant à une série de scénettes ubuesques où l’image par l’image chère à l’auteur rentre à nouveau en jeu. Jeux de poupées et de transfert, machine à orgasme, rituels sm dans les confins du monde: des manèges tordants, effrayants et excitants générant des sensation tactiles contradictoires, le poulet huileux voisinant avec des carpes caressées amoureusement au mélange subtil de clous et de plume sur la peau. Quand le cabinet de curiosité de Svankmajer ouvre ses portes, impossible d’en sortir. Le jugement en moins, l’auteur parle de notre plaisir à tous, bien sacré, bien secret et bien à nous, auquel on goûte les fenêtres fermées. On y aperçoit aussi une manière de scruter par le trou de la serrure la gueule de bois de la Révolution de Velours: se faire du bien pour oublier, se faire du bien pour exister, se retrouver et se perdre. Voilà sans aucun doute le cours de fétichisme (mais aussi de masturbation) le plus cintré et le plus passionnant de l’histoire du cinéma.

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