Qu’elles resplendissent, les boules Ă  facettes. Qu’elles sont cruelles, les lois de l’amour. Claude Chabrol signait au dĂ©but des annĂ©es 60 une merveille de noirceur inclassable et, en y repensant, dĂ©chirante. Une influence de James Gray pour Two Lovers.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Quatre vendeuses s’ennuient dans le petit magasin d’Ă©lectro-mĂ©nager de Monsieur Belin. Le travail terminĂ©, elles cherchent l’Ă©vasion: Ginette chante en cachette dans un cabaret ; Rita essaye d’Ă©pouser un petit bourgeois ennuyeux; Jane, quand elle ne flirte pas avec son soldat, traĂźne et se laisse draguer par de vieux lourdauds; Jacqueline, elle, rĂȘve au grand amour. Et, depuis les quelques jours oĂč elle a remarquĂ© ce motard Ă  moustache qui la suit, elle pense l’avoir trouvĂ© son prince charmant…

CoincĂ© entre un dĂ©but en fanfare avec Les cousins et Le beau Serge, et une Ă©chappĂ©e dans le cinĂ©ma d’espionnage (Marie-Chantal contre le docteur Ska ou le diptyque du Tigre), Les bonnes femmes ne semble prĂ©parer en rien au Chabrol bien connu, l’anti-bourgeois, l’impitoyable, Hitchockien dans l’Ăąme. Alors que l’affiche et le titre annoncent une comĂ©die Ă  l’italienne avec ses baigneuses ahuries, les producteurs se lancent alors dans l’idĂ©e de le vendre comme tel: l’interdiction aux moins de 18 ans finalement Ă©copĂ©e Ă  l’époque sous-entend alors bien autre chose. C’est dans un magasin d’électro-mĂ©nager, quelque part sur l’avenue Beaumarchais, que le rĂ©alisateur Que la bĂȘte meure jette son dĂ©volue: quatre jeunes femmes s’y rendent chaque matin, enfilent leurs blouses et dĂ©laissent leurs rĂȘveries au placard en attendant les clients sous l’oeil d’un patron imbuvable. Avec ses quatre beautĂ©s, le regard plongĂ© dans le vague, doit-on s’attendre Ă  un Venus BeautĂ© ou Ă  un Sex and the City avant l’heure? Plus compliquĂ© que ça


La plus bruyante, inĂ©vitable Bernadette Lafont, voit rĂ©guliĂšrement son amoureux de militaire, mais a aussi le goĂ»t du risque. Les toutes premiĂšres minutes la voit s’embarquer, elle et sa camarade plus timide, par un duo de dragueurs laids et vulgaires qu’elle suivra pourtant jusqu’au bout de la nuit, s’adonnant finalement Ă  un plan Ă  trois vaguement consenti aprĂšs avoir prĂ©cisĂ© qu’elle avait pourtant ses rĂšgles. OsĂ©, c’est le cas de le dire. Mais Chabrol ne juge pas cette mĂącheuse de chewing-gum la gueule ouverte, et tend plutĂŽt Ă  rendre ses dragueurs irritables au possible, rallongeant jusqu’à l’absurde leur prĂ©sence bouffonne. Ginette (Stephane Audran), elle, se lance en cachette dans une carriĂšre de music-hall et tombe de trĂšs haut. Rita, promise Ă  un garçon de son Ăąge, doit hĂ©las faire bonne figure face Ă  des beaux-parents la jaugeant comme un animal de compĂ©tition, amenant ce rapport de classes si cher Ă  Chabrol. La chronique de mƓurs de l’époque, qui pourrait rĂ©duire le film Ă  une simple Ă©tude sociologique, rĂ©vĂšle au fur et Ă  mesure tout le piquant de son auteur, qui filme comment les rĂȘves de chacune se cassent la gueule sur le trottoir d’un Paris cruel et cafardeux, loin des sixties acidulĂ©es qu’on pouvait s’imaginer. Un Paris de Chabrol of course.

Et puis soudain, un espoir: la jolie Jacqueline voit enfin son attente rĂ©compensĂ©e. Elle guette en effet les va-et-vient d’un motard sĂ©duisant, qui la suit sans l’aborder. Lors d’une pĂ©nible journĂ©e Ă  la piscine, il vient la sauver avec ses bras musclĂ©s et sa moustache alerte. Les regards se croisent, ils peuvent enfin se parler et se toucher. Il l’emmĂšne loin, c’est beau, on y croĂźt. Au bout de l’épisode romantique, c’est un virage ahurissant qui attendra le spectateur. Pas de doute, on Ă©tait bien chez Chabrol. À force de se balancer entre la lĂ©gĂšretĂ© et le bizarre (quid de cette employĂ©e plus ĂągĂ©e qui contemple avec amour un tissu imbibĂ©e du sang d’un tueur exĂ©cutĂ©?!), Les bonnes femmes finit par devenir inconvenant, inclassable: on le juge Ă  l’époque comme atroce et vulgaire. Sans doute parce que Chabrol n’avait pas oubliĂ© que la vie l’était aussi. Eric Rohmer et Edith Piaf adoraient, James Gray et Matthew-MadMen-Weiner aussi. Et ils ont bien eu raison.

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