Vivant seul avec sa mère veuve (Mary Healy), le jeune Bart Collins (Tommy Rettig) ne supporte plus les leçons de piano qu’elle lui impose, peu aidé par la sévérité de son professeur mégalomane, Mr. Terwilliker (Hans Conried). D’ailleurs, le petit garçon lui préfère la compagnie et la gentillesse de Mr. Zabladowski (Peter Lind Hayes), le plombier, en qui il voit le père qu’il n’a jamais eu. Alors qu’il doit travailler ses gammes, Bart finit par s’endormir sur son clavier, et se retrouve plongé dans un monde imaginaire régi par le mystérieux Docteur T. Ressemblant en tout point à Mr. Terwilliker, celui-ci se comporte comme un dictateur aussi farfelu qu’inquiétant, souhaitant réduire en esclavage 500 enfants afin de réaliser un concert titanesque sur son piano géant. Pour arriver à ses fins, il bannit la pratique de tout autre instrument, et hypnotise tous ceux et celles qui pourraient s’y opposer. Bart ne l’entend pourtant pas de cette oreille, et compte bien mettre à mal les plans du Docteur T.

Même si son emploi est aujourd’hui galvaudé, le terme de «film ovni» s’impose pourtant de façon incontestable lorsqu’il s’agit de caractériser une oeuvre comme Les 5000 doigts du Dr. T. Ne ressemblant à absolument rien d’autre de ce qui pouvait se faire à l’époque dans le cinéma hollywoodien, ce film a connu un échec cuisant lors de sa sortie en 1953, victime de l’extravagance avant-gardiste qui faisait sa richesse, et qui inspirera, des décennies plus tard, tout un pan de la culture populaire. Redécouvert depuis par une petite communauté de cinéphiles, Dr. T continue encore aujourd’hui à en déconcerter plus d’un, notamment parce que sa fantaisie jusqu’au-boutiste nous invite à repousser les limites de notre conditionnement à la vraisemblance et à l’artificialité cinématographique. Encore faut-il accepter de retrouver notre âme d’enfant, et de plonger dans un monde où tout est possible, aussi bien d’un point de vue visuel que sonore. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Dr. T est le fruit de l’imagination débordante de Theodor Seuss Geisel, alias Dr. Seuss, l’un des auteurs pour enfant les plus populaires de l’histoire. 

Le monde du cinéma ne lui est pas inconnu lorsque se présente à lui l’opportunité d’écrire ce qui sera son seul et unique film original en prise de vue réelle. Ayant déjà écrit plus d’une douzaine d’ouvrages pour enfant (notamment Horton Hatches the Egg et Yertle The Turtle), le Dr. Seuss a déjà vu l’adaptation de l’une de ses histoires (Gerald McBoing-Boing) récompensée de l’oscar du meilleur court-métrage d’animation en 1950. En parallèle de son activité d’écrivain, il a également eu l’occasion de participer à l’écriture de plusieurs films documentaires, notamment Design for Death, réalisé par Richard Fleischer et lauréat de l’oscar du meilleur film documentaire en 1947, ou avant cela le court-métrage Your Job in Germany (renommé plus tard Hitler Lives? par la Warner), lauréat de l’oscar du meilleur court-métrage documentaire en 1945. À cette époque, Geisel faisait partie de l’unité militaire de production cinématographique du cinéaste Frank Capra (réalisateur non crédité de Your Job in Germany), qui lui a permis de développer une pensée politique et un certain sens du patriotisme qui lui seront d’une grande aide lorsqu’il s’adonnera à l’activité de caricaturiste. C’est dans cette même unité qu’il fait la rencontre du réalisateur-producteur Stanley Kramer, ainsi que du scénariste Carl Foreman. Ensemble, ils projettent rapidement de produire un film fantaisiste et grandiose, réalisé par Kramer et co-scénarisé par Geisel et Foreman. Ainsi née ce qui deviendra quelques années plus tard Les 5000 doigts du Dr. T. Malheureusement, le projet, qui devait être tourné en 1951, est repoussé par la House Committee of Un-American Activities, qui suspecte Kramer et Foreman d’être communistes. Contrairement à Kramer, Foreman refuse de collaborer avec le comité, et se retrouve sur la fameuse liste noire. Sa proximité avec Kramer entache pour un temps la réputation de ce dernier, qui doit donc céder sa place de réalisateur à Roy Rowland, ancien assistant de W. S. Van Dyke sur Tarzan, l’homme singe (1932). Il conserve néanmoins son statut de producteur, en tout cas officiellement…

Le premier scénario de Geisel est énorme (1200 pages) et aborde frontalement les thèmes de l’oppression et de la domination du monde après la Seconde Guerre Mondiale. À ce titre, on peut légitimement interpréter le personnage du Docteur T comme un condensé de toutes les craintes animant les États-Unis à cette époque (manipulation mentale, lavage de cerveau, Europe corrompue…), lesquelles émanent toutes de cette peur plus globale qui est celle du totalitarisme. Geisel/Dr. Seuss ne sacrifie pas pour autant la fantaisie de ses livres sur l’autel de ses réflexions politiques, érigeant justement l’enfance comme un pole de résistance face à un monde adulte corrompu, violent et «brainwashé». Les 5000 doigts du Dr. T peut donc être vu comme l’oeuvre synthétisant toute la persona du Dr. Seuss, qui a d’ailleurs puisé dans ses propres souvenirs d’enfance pour retranscrire la défiance que chaque bambin peut avoir à l’égard d’un adulte autoritaire. De fait, le Dr T est un ersatz de son ancien professeur de piano, qui ne se privait pas de lui taper sur les doigts avec un crayon chaque fois qu’il faisait une erreur. Très ambitieux, aussi bien dans sa métaphore politique (soutenue par un cinéaste-producteur engagé comme Kramer) que dans son exubérance fantaisiste, l’écrivain déménagera même à Los Angeles pour être le plus présent et le plus investi possible dans la production du film.

Le tournage connaît quelques péripéties (notamment des crises de vomissement de la part des quelques 400 enfants, à la suite d’une intoxication alimentaire), et la rumeur (confirmée plus tard par Geisel lui-même) dit que Kramer a réalisé 90% du film en raison de problèmes de santé de Roy Rowland. La première projection-test du film est une catastrophe, et la Columbia, «partenaire» de Kramer, pousse celui-ci à faire de larges coupes. Sur les vingt numéros musicaux initialement tournés, seulement neuf seront conservés dans la version «finale» (la fameuse scène de l’ascenseur sera ajoutée en 1958 dans ce qui sera la version «définitive» du film). Néanmoins, cela n’empêche pas la première hollywoodienne d’être un fiasco, une bonne partie de la salle (pour la plupart les producteurs du film) partant au bout de quinze minutes. Geisel ne s’en remettra jamais, et omettra même de parler du film dans sa biographie officielle.

Encore une fois, l’échec du Dr. T peut s’expliquer pour la simple et bonne raison que son propre récit (le rêve d’un enfant) lui permet de s’adonner à toutes les fantaisies. Dès sa scène d’introduction, le film surprend par son identité visuelle chimérique, comme si les formes torturées du Cabinet du docteur Caligari rencontraient les couleurs chatoyantes du Technicolor des années 50. Face au clivage opposant le classicisme au baroque, Dr. T décide carrément de mélanger les deux, transformant l’abstraction chaotique en un merveilleux ludique et extravagant. D’ailleurs, ce souci d’exploser les standards de l’époque se ressent à tous les niveaux. Outre les splendides décors de Rudolph Sternad (proche collaborateur de Kramer), on ne peut passer à côté des numéraux musicaux tous plus excentriques les uns que les autres, sublimés par l’une des plus belles partitions musicales de l’époque, signée Friedrich Hollaender. Des dangereux jumeaux barbus en rollers jusqu’au surprenant combat de danse psychique entre le Dr T et Zlabadowski, du thérémine psychédélique au mambo cartoonesque, tout concourt à la profusion des formes, des rythmes, des styles musicaux et des chorégraphies, allant même jusqu’à invoquer certains fantasmes SM lorsque Bart et Zlabadowski pénètrent dans les prisons souterraines. On pense une nouvelle fois à cette hallucinante scène d’ascenseur avec un groom/bourreau noir masqué et huilé, mais aussi à la séquence des prisonniers torses-nus jouant d’instruments plus ou moins fusionnés avec leurs propres corps, au beau milieu d’une chambre de torture. Cette excentricité visuelle aura d’ailleurs une influence cruciale sur bon nombre d’oeuvres ultérieures, la plus importante étant la série Les Simpson, créée par Matt Groening à la fin des années 80. La référence la plus explicite est bien évidemment le prénom Bart, octroyé au fils de la famille jaune d’après le personnage principal du film, mais on peut également mentionner la présence de son lance-pierre fétiche dans l’une des dernières séquences du film, le nom Terwilliker donnant son nom au personnage de Tahiti Bob (Robert Underdunk Terwilliger), le bonnet des sbires du Dr T rappelant le crâne chauve d’Homer Simpson, ou bien encore les mains jaunes ornant les bonnets des enfants-esclaves qui rappellent tout simplement la couleur de peau des personnages de la série. Il est également probable que l’appétence des Simpson pour les numéros musicaux découle de la passion de Groening pour le film, la chanson See my Vest de Mr. Burns (saison 6, épisode 20) étant même une référence explicite à la chanson «Do-Mi-do Duds» du film. Outre Les Simpson, Dr. T a également inspiré des artistes comme Jean-Paul Goude (notamment sa pub réalisée pour Kodak), ou Tim Burton, dont la collaboration avec Danny Elfman découle directement de la folie visuelle et sonore créée par le film.

La flamboyance esthétique et la métaphore politique des 5000 doigts du Dr. T ne doivent cependant pas occulter la magnifique (et plus simple) histoire de ce petit garçon en quête d’un père de substitution. La relation entre Bart et Mr. Zlabadowski, culminant dans une scène musicale bouleversante de tendresse, est à ce titre l’une des plus grandes réussites du film. Le choix de Peter Lind Hayes pour le rôle du plombier s’avère judicieux, d’une part parce que son physique d’américain moyen bon père de famille joue en la faveur du récit, et d’autre part, parce que sa relation avec la mère de Bart, jouée par Mary Healy, est enrichie en arrière-plan par leur complicité et leur amour dans la vraie vie. Le contraste avec le jeu totalement ubuesque de Hans Conried (entre autres la voix du Capitaine Crochet dans le Peter Pan de Disney) fonctionne à merveille, et permet d’incarner le sous-texte freudien du film de façon ludique et burlesque.

Nous pourrions continuer encore longtemps à discuter des 5000 doigts du Dr. T, mais concluons simplement en disant que ce film ne doit son originalité à aucun de ses prédécesseurs, et peut donc être légitimement considéré comme l’inventeur de sa propre excentricité. D’une liberté folle, ce magnifique film de Roy Rowland/Stanley Kramer a payé le prix de sa modernité, grand oublié de cette «Histoire du cinéma» qui lui doit tellement, et qui omet trop souvent de réparer ses erreurs passées.

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