LES 10 FILMS INÉDITS CHAOS DE 2018

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L’année cinéma, c’est aussi celle des films qui sont passés par les festivals mais toujours pas en salles. Tour d’horizon du meilleur des films de 2018 que vous verrez (peut-être) au cinéma en 2019.

PAR ALEX MASSON

Manta Ray de Phuttiphong Aroonpheng

Prévenez le service cinéma du Figaro, un nouveau grand cinéaste thaïlandais au nom imprononçable débarque. Phuttiphong Aroonpheng est la meilleure nouvelle venue de là-bas depuis Apitchapong Weerasethakul. Dans son premier long-métrage, un pêcheur recueille un homme blessé dont il va peu à peu prendre la place. Toutes les lectures sont possibles, d’un manifeste politique sur le sort des Rohingyas à un mélo moite queer. Pendant qu’une partie du cerveau mouline sur la question, l’autre est happée par la sensualité de ce Vertigo dans la mangrove comme par des idées (cette forêt peuplée de fantômes lumineux !) terrassante de beauté. Eric Neuhoff va détester cette immersion en jungle mentale. Rien que ça c’est déjà une bonne nouvelle.

Alice T. de Radu Muntean

Cette Alice là n’est pas au pays des merveilles : elle a seize ans, est roumaine et enceinte. A moins que ce que ne soit qu’une invention pour faire un peu plus chier sa mère. De Radu Muntean, on avait adoré Le papier sera bleu, récit d’une des dernières nuits sous Ceausescu. En attendant de savoir ici, si le test de grossesse sera bleu, Alice T. réélectrise une nouvelle vague du cinéma roumain qui commençait à s’encrouter dans le «dardennisme». C’est encore et toujours l’histoire d’un pays déboussolé par son passage du communisme au capitalisme, mais qui troquerait la grisaille de ce cinéma pour des couleurs pétantes, la caméra à l’épaule pour une réalisation stylisée, le non-dit pour des gueulantes.

Eighth grade de Bo Burnham

Dieu merci, il existe encore des gardiens du temple pour prendre soin des teenage movie. L’an dernier, le beau Edge of seventeen rallumait un cierge pour la mémoire de John Hughes, aujourd’hui, la dernière semaine de classe d’une collégienne devient un Welcome to the dollhouse 2.0, où une ado hyper-mal dans sa peau fait des tutos sur You Tube pour inciter ses congénères à «être soi-même». Bo Burnham racontant formidablement les leurres de l’ère de la réalité augmentée : en étant d’une absolue honnêteté pour rappeler que les réseaux sociaux ne seront jamais aussi utiles à cette tranche d’âge qu’un tube de Biactol pour apaiser temporairement certaines angoisses. Eighth Grade et sa finesse d’observation du malaise des teenagers et de leurs sautes d’humeurs ont des airs de version live de Vice-Versa, presque aussi émouvante que ce Pixar.

Jesus de Hiroshi Okuyama

Yura, un petit tokyoïte découvre l’ennui de sa nouvelle vie à la campagne. Et de l’école catho où faute d’amis, il va s’inventer un Jésus miniature comme ami invisible. A 22 balais, Hiroshi Okuyama rend ses respects à d’imposants aînés d’Ozu à Miyazaki dans sa façon de faire entrer dans trois fois rien toute la sphère enfantine, de passer du kawaï au poignant comme d’un burlesque primitif à une quête spirituelle. Le tout sans bouger ou presque sa caméra, le tout emballé en 76 minutes d’une rare sensibilité.

Tigers are not afraid de Issa Lopez

Depuis Los Olvidados, on sait que les enfants ont tous pour être les damnés de la Terre. Ceux de Tigers are not afraid, sont parmi les plus mal lotis, des mômes des rues à la merci des membres des cartels de la drogue. Issa Lopez réinvente le folklore dickensien à la sauce chimichanga dans un surprenant conte de fées. Et forcément un bon quand il refuse d’être dans une version expurgée de toute violence ou noirceur pour raconter comment l’enfance ne survit jamais longtemps dans le monde contemporain. Pendant que Guillermo Del Toro se Jean-Pierre Jeunetise avec La forme de l’eau, l’essence de son cinéma est déjà en de bonnes mains avec ce parfait descendant du Labyrinthe de Pan comme de L’échine du diable.

In fabric de Peter Strickland

On se disait bien qu’il manquait quelque chose à Peter Strickland. Berberian Sound Studio et The duke of Burgundy avaient beau réjouir en étant de belles réincarnations des œuvres de Dario Argento ou Radley Metzger, elles souffraient d’une certaine rigidité. Avec l’histoire d’une robe maudite prenant possession de ceux qui la porte, Strickland habille son monde d’une bienvenue dose d’humour. L’influence de l’EuroHorror des 70’s est toujours là (à celles des deux cadors cités plus haut, on ajoutera celle de Jess Franco sur ce coup), les coutures sont encore un peu trop apparentes, mais en lâchant un peu la bride, les nippes vintage de Strickland commencent à avoir de l’étoffe.

Der Unschuldige de Simon Jaquemet

Il y a quelques annĂ©es une salve de films germaniques interrogeant la religion catholique (Aux mains des hommes, Chemin de croix…) se lançaient des douloureuses histoires de martyrs modernes. Des films intĂ©ressants mais d’autant plus inĂ©gaux que dĂ©sormais surpassĂ©s par le second film du suisse-allemand Simon Jaquemet. Une scientifique hantĂ©e par la rĂ©apparition d’un amant portĂ© disparu se retrouve envoyĂ©e par son bigot de mari se faire exorciser de son infidĂ©litĂ© par sa paroisse. Der unschuldige aurait pu ĂŞtre confit dans un culte Ă  Haneke ou Seidl, mais c’est bel et bien Ă  un Friedkin qu’il se confesse, dans cette Ă©tude psycho-sexuelle culbutant science et religion, ou cette fine frontière qu’il construit entre portrait intime et cinĂ©ma fantastique. Rien n’interdit non plus d’aller chercher du cĂ´tĂ© de Verhoeven via cet exceptionnel personnage fĂ©minin, aussi droit dans ses bottes que ses hĂ©roĂŻnes, interprĂ©tĂ©e par une Judith Hoffman qui s’impose comme une alternative europĂ©enne Ă  Zaza Huppert de premier ordre.

American Dharma de Errol Morris

Pendant longtemps, on ne voyait pas les réactions d’Errol Morris face aux propos des interviewés dans ses géniaux documentaires (Le dossier Addams, Mr Death, Fog of war, The unknown known…). Il a dû sentir que le spécimen qu’il questionne dans American Dharma était un cas un peu plus particulier que les autres. Car Morris s’attaque ici à Steve Bannon, le propagandiste en chef de l’extrême droite américaine (et déjà de celle européenne, qu’il conseille en sous-main façon Alain Minc pour les candidats aux présidentielles). La conversation vire concrètement en un duel psychologique, jusqu’à voir et entendre Morris peiner, être de plus en plus inquiet face à un idéologue convaincu qu’il en mission pour sauver l’Amérique, quitte à devenir son nouveau Dr Folamour (le lien d’American Dharma reconstituant un de ses décors, au Twelve O’Clock high, classique d’Henry King sur la nécessité d’un retour pour des USA militaristes à la discipline et la morale, est encore plus glaçant). Plus le réalisateur décrypte la parole de Bannon, plus il se rend compte du diable d’homme et de son pouvoir de fascination qu’il est en train de filmer. A se demander ce qui est le plus inquiétant dans American Dharma : le dangereux dingo qui y est passé à la moulinette ou l’impression d’un réalisateur face à un adversaire qui prend le dessus.

Lords of Chaos de Jonas Akerlund

La musique n’adoucit pas les mĹ“urs. En tous cas pas celles de la bande de zozos norvĂ©giens qui rĂ©volutionna la scène musicale black metal locale au dĂ©but des annĂ©es 90. Pas tant Ă  cause de leurs disques qu’en ayant fait la une des gazettes pour avoir incendiĂ© des Ă©glises ou s’être trucidĂ©s. La musique, Jonas Akerlund la connaĂ®t bien : c’est un des clippeurs les plus prolifiques depuis trente ans. Après trois tentatives au cinĂ©ma assez foireuses (Spun, Les cavaliers de l’apocalypse, Small Apartments), on avait dĂ©cidĂ© de jeter l’éponge. A tort quand sa version d’un atroce fait divers – ayant dĂ©jĂ  fait l’objet du sidĂ©rant Docu Until the light takes us – est moins son compte rendu, dans les moindres dĂ©tails, y compris les plus glauques, qu’un portrait du spleen post-adolescent du XXe siècle, entre dĂ©sespoir et besoin de reconnaissance quitte Ă  passer par le cynisme, faisant Ă©merger derrière une façade trash – et parfois hilarante, pour peu qu’on manie un humour très noir -, tout le tragique de cette sale histoire.

1987 de Jang Joon-Wang

En quinze ans, Jang Joon-Wang n’a réalisé que trois longs métrages. C’est sans doute le cinéaste sud-coréen le moins prolifique, mais l’un des plus explosif. A moins qu’il ait compris qu’il fallait du temps pour se remettre de chacun de ses films : après Save the green planet (un couillon convaincu que le monde est menacé par une invasion alien) et Monster boy (un gamin élevé par les moins moraux des gangsters), il revient sur une année pivot dans l’histoire récente de son pays : en 1987, l’état a tenté de camoufler le meurtre d’un manifestant étudiant menant des millions de sud-coréens dans la rue, 1987 a des airs de cousin asiatique du Pentagon papers de Spielberg : même densité de personnages, même exceptionnelle fluidité dans l’écriture ou la mise en scène, même idée de refuser de tourner une page de l’histoire pour rappeler la nécessité d’une vigilance, voire déjà d’une résistance à des périls qui se sont remis à guetter les démocraties.

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