Première étape pour le Chaos dans la rétrospective Paul Schrader au Forum des Images: L’Epreuve d’Adam, un film bizarre, agité, oublié et pourtant inoubliable.

Le cinéma est bien souvent une affaire de folie, autant pour celui qui évolue derrière la caméra que pour certains spectateurs exaltés (les habitués de la Cinémathèque Française et des cinémas du Quartier Latin comprennent bien cela). Aussi, quand Paul Schrader s’attaque à l’adaptation du roman Adam Ressurected de Yoram Kaniuk, qui narre la rencontre entre Adam Stein, rescapé des camps de la mort, psychologiquement brisé par les humiliations d’un militaire nazi et un jeune enfant sauvage se comportant comme un chien, le cinéaste a laissé la folie du livre imbiber sa mise en scène, et accouche ainsi d’une œuvre résolument unique.

Prenant place dans un hôpital psychiatrique perdu en plein désert israélien, le film frappe d’entrée par sa frénésie déstabilisante, magnifiquement incarnée par un Jeff Goldblum possédé – et qui trouve peut-être là le rôle de sa vie. Adam est un personnage insaisissable, ancien magicien regorgeant de tours et manipulateur invétéré, pour les autres comme pour lui-même (il possède l’étrange capacité de s’infliger des blessures profondes par la pensée, ce que le film n’expliquera jamais vraiment). L’énergie dévorante de Goldblum phagocyte l’espace, le tord, le remodèle à chacune de ses déambulations dans les couloirs de cette clinique, et s’affranchit par moments de la mise en scène elle-même. S’appropriant le motif de la caméra-épaule (devenu depuis récurrent, mais qui témoigne de l’innovation formelle du film à l’époque), Schrader laisse son personnage le guider dans ses souvenirs, flashbacks dans les camps reprenant le noir et blanc de La Liste de Schindler, et sur le chemin de sa potentielle guérison. C’est la plus belle idée du film que de faire de l’asile lui-même la représentation formelle du cerveau malade de son personnage, toujours à deux doigts de sombrer pour de bon dans la déraison, et qui se trouve forcé de combattre, dans cette fameuse cellule où se terre l’enfant-chien, ses propres traumatismes.

Une fois n’est pas coutume, Paul Schrader ne s’embarrasse d’aucune subtilité de circonstance, poussant les curseurs à fond dans le pathos, pour le pire et pour le meilleur. Car si chacun des coups d’éclat de Goldblum résonne par sa surprenante justesse et si le déséquilibre des autres patients s’avère des plus crédibles (de celle qui voit en Adam un Messie des temps modernes à celui qui balaye sans balai), d’autres pâtissent volontiers de ces déflagrations permanentes. Ainsi, le personnage d’Ayelet Zurer, infirmière aux courbes voluptueuses qui entretient une relation de domination malsaine et érotique avec Adam, ne dépassera jamais son statut d’idéal féminin et se verra au final sacrifié de manière ingrate. C’est le prix à payer pour concevoir une œuvre aussi énorme et jusqu’au-boutiste que de se perdre parfois dans sa fuite en avant. Dans la conférence qu’il donna après le film, Schrader ne fit pas mystère de sa déception quant aux limitations technologiques de l’époque et le ridicule budget qui lui fut alloué – le réalisateur sacrifia même la moitié de son salaire pour conserver Goldblum au casting, les producteurs lui préférant le bankable Gary Oldman.

Le film semble pourtant avoir profité de sa modestie pour multiplier les prises de risques, notamment dans sa représentation sans fard de l’Holocauste – même si Schrader respecte le sacro-saint tabou de la Shoah et ne franchit jamais le seuil inhumain des fours crématoires. Jusque dans sa conclusion, brillante mise en scène du poids du génocide sur les survivants, symbolisé par un terrible champ-contrechamp entre Adam et le souvenir de son bourreau (Willem Dafoe, parfait), le film apparaît comme implacablement juste, une plongée bouillonnante et surréaliste dans les tréfonds d’une poignée d’âmes tourmentées. Comme Schrader le rappela lui-même au public du Forum, l’écrivain et ancien déporté Primo Levi réfutait le concept de film «anti-Holocauste», la représentation de la Shoah amenant selon lui une inéluctable glorification de la machine de mort nazie. A ce titre, L’Epreuve d’Adam fait peut-être figure d’exception.

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