Parce que je rĂŞve, je ne le suis pas. Avec cruditĂ© et onirisme, Jean-Claude Lauzon raconte l’enfance non pas comme un paradis vert mais comme un cauchemar familier transgressant bien des tabous, oĂą le spectateur fouille mine de rien au-dedans de soi.

Une mère de famille qui accouche d’une tomate contaminĂ©e de spermatozoĂŻdes, un enfant qui lit un bouquin Ă  la lumière du frigo familial, un sous-sol qui sert de refuge aux insectes, un vinyle craquelĂ© dont on conserve la pochette, un rat puis une dinde paumĂ©s dans une baignoire, des dents qui claquent par excitation, un suicide vengeur et parricide, un pĂ©tale de rose sur lequel il y a Ă©crit “made in Hong Kong”. Et ce qui fait le lien entre ces Ă©lĂ©ments, c’est une famille cradingue dans un quartier pauvre MontrĂ©alais qui contient en son sein une perle de sensibilitĂ©: un enfant qui trouve ses seules vraies joies dans la solitude ou alors dans l’évasion, oĂą il rĂŞve de Sicile et fantasme sur la voisine d’en face, une fille qui arrache les ongles de pied avec ses dents et joue les putains pour le vieux de la famille. Quand le jeune protagoniste apprendra cette dĂ©sillusion, toutes les beautĂ©s seront dĂ©jĂ  fanĂ©es.

Ce qui intĂ©resse le rĂ©alisateur Jean-Claude Lauzon, c’est la beautĂ© dans la laideur. Celle qui suinte. Celle qui ne se voit pas au premier coup d’oeil. Dans la poubelle gigantesque de Leolo, il y a de la “beautĂ© ordurière”, soulignĂ©e par le caractère introspectif de la narration. Du coup, on retient des phrases touchantes qui gagneraient Ă  ĂŞtre connues du genre “entre ma chambre et la Sicile, il y a 6889 km, entre ma chambre et Bianca, il y a 5 mètres et pourtant, elle est si loin de moi” ou encore “les annĂ©es qui nous sĂ©parent sont une frontière infranchissable, et je vidais mon dĂ©sir dans le silence”. Sous l’aspect cracra, derrière la confrontation du quotidien sordide et de l’onirisme papillonnant, il dĂ©coule une vive Ă©motion qui hante durablement l’esprit. Comme Lauzon est un vrai auteur, il donne un peu d’ambiguĂŻtĂ© Ă  ce tableau de la misère humaine. Sans se prendre pour le nouveau Zola, il s’inspire de son enfance avec tous les dĂ©tails sombres qui la composent.

LĂ  oĂą il aurait Ă©tĂ© de bon ton de sortir les violons, Lauzon rĂ©pond par l’ironie et l’humour. On revoit Ă  deux reprises une scène significative: le jeune LĂ©o voit son frère se faire fracasser sauf qu’entre-temps ce dernier a pris du biceps. Il a beau avoir changĂ© d’apparence; LĂ©o comprend que rien ne changera malgrĂ© les effets du temps qui passe. LĂ©olo, c’est un peu ça tout le temps: des moments de joie ou d’horreur face auxquels on ne sait s’il faut rire, s’effrayer, s’émouvoir (ou les trois en mĂŞme temps). Beaucoup Ă  l’Ă©poque ont comparĂ© ce long Ă  Toto le hĂ©ros de Jaco van Dormael (1991). Mais l’un des rares films rĂ©cents qui ait osĂ© creuser aussi loin dans le “rĂ©alisme glauque” transcendĂ© par le pouvoir magique du cinĂ©ma, comme Baudelaire voyait des constellations Ă  travers les trous des vĂŞtements d’un clochard dans l’une de ses Fleurs du mal, c’est Ratcatcher, de Lynne Ramsay (1999) dans lequel, mĂ©taphoriquement, des rats savouraient un repas Rabelaisien dans une dĂ©charge et des Ă©lans poĂ©tiques venaient contrarier l’horreur du monde. LĂ  aussi, c’est l’histoire d’un enfant qui finit son rĂŞve de la manière la plus tragique qui soit…

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici