Censé permettre à Oliver Stone de renouer avec le box-office après l’échec cuisant de Nixon, Any Given Sunday se fit à sa sortie étriper par une critique lui reprochant sa longueur et ses effets de style, ne voyant en lui qu’une grosse machine balourde et désincarnée. On ne saurait être plus dans l’erreur…

PAR ALEXIS ROUX

Entraîneur des Miami Sharks, une prestigieuse équipe de football américain, Tony D’Amato (Al Pacino) traverse une mauvaise passe. Il se sent plus que jamais en décalage avec les considérations pécuniaires qui agitent son milieu et se heurte sans cesse à l’ambitieuse propriétaire de l’équipe, la jeune Christina Pagniacci (Cameron Diaz, dans l’un de ses meilleurs rôles). Et cela ne s’arrange pas lorsque Cap Rooney (Dennis Quaid), le quarterback star de l’équipe se blesse sévèrement, forçant Tony à faire rentrer sur le terrain le jeune Willie Beamen (Jamie Foxx). Fort de caractère et doué d’impétuosité, la recrue commence à prendre du galon, et achève de mettre dans l’équipe un joyeux bazar.

Au matin du premier jour de tournage, Oliver Stone accueillit son équipe avec un grand «Welcome to Vietnam», qui laisse derrière une simple blague présager d’un climat guerrier. Une ambiance que confirme l’ouverture du film, faisant se succéder une citation de Vince Lombardi, entraîneur de football américain comparant le sport et le combat militaire, et les silhouettes de joueurs filmées en contrejour et évoquant des soldats sur un champ de bataille. Dès l’ouverture, plongeon in medias res dans un match décisif, le cinéaste filme avec la même fougue exaltée qui fut la sienne lorsqu’il retranscrivit les horreurs du Vietnam dans Platoon. Montage haché et rapide, multiplication des axes et des points de vue, ralentis, superpositions, musique metal, cacophonie des dialogues… Le film prend le spectateur par le col et le secoue vigoureusement, le noyant sous un tourbillon d’images, d’invectives, de sueur et de brutalité, avant de le laisser exténué sur le banc de touche, à se demander comment il pourra tenir encore deux heures. Nul doute qu’un film aussi radical en laissera plus d’un sur le carreau, mais on ne peut pourtant pas imaginer parti-pris plus pertinent que celui-ci pour retranscrire toute la folie furieuse qui inonde cet univers.

Gladiateurs des temps modernes (le film utilise des extraits de Ben-Hur, et offre à Charlton Heston une petite apparition), les footballeurs sont ici plus que jamais les esclaves d’un système terriblement déshumanisé, submergés par les campagnes marketing, tenus en laisse par des promoteurs sans scrupules prêts à dissimuler les blessures les plus graves, pourvu que le spectacle soit au rendez-vous. Une métaphore guerrière qui ne s’arrête pas au match, le film ne cachant rien du chaos qui règne dans les vestiaires, semblable à celui d’un hôpital de fortune, ni de l’excès qui règne en maître lors des soirées organisées par les joueurs dans leurs luxueuses villas, où se mêlent drogues, alcools et filles faciles – comme les bordels que fréquentent les bidasses pendant leur temps de permission. Un point de vue très corrosif que le film viendra néanmoins nuancer, car en vérité, personne n’y gagne vraiment au change.

Que l’on soit un amoureux des valeurs du sport (Tony et son adjoint Monroe, incarné par l’ancien joueur de football Jim Brown), que l’on se prélasse volontiers dans le stupre (Willie délaissant sa copine pour les groupies qui l’entourent) ou bien qu’on recherche un retour sur investissement juteux (Christina et sa clique de financiers), on finit toujours par souffrir. Une scène particulièrement touchante montre Christina pleurer seule dans le bureau de feu son père – le propriétaire originel de l’équipe – en entendant sa mère remettre en cause sa légitimité. Comme c’est souvent le cas dans ce genre d’oeuvres-mastodontes, les moments les plus touchants surgissent lors de rares accalmies, qu’il s’agisse de montrer la solitude de Tony, projetant son désir de famille frustré sur une prostituée qui ne saura pas lui rendre, ou l’angoisse de Cap, craignant à tout instant le diagnostic qui le remisera au placard pour de bon.

Il ne faut pas longtemps au spectateur pour comprendre ce que ce sport représente pour Stone: le football, c’est l’Amérique. Sous prétexte de défendre des valeurs nobles (ici, le pouvoir du collectif, la liberté d’entreprendre, le dépassement de soi), le pays comme la ligue se vautrent tout entier dans un consumérisme de tous les diables, transformant les êtres humains en monnaie d’échange et dissimulant un univers de débauche XXL sous une image faussement proprette (cf. la télévision, où chaque juron est automatiquement censuré). Ce n’est pas anodin si le film choisit comme cadre la ville de Miami, temple du capitalisme le plus outrancier, et qui avait déjà été représenté comme tel dans le Scarface de De Palma, scénarisé par… Oliver Stone. La boucle est bouclée. Le film expose sans détour les fragilités d’un système en pilote automatique, courant un peu plus chaque jour vers son point de rupture. C’est toute l’absurdité d’un monde moderne spéculant sur le hasard qui nous saute aux yeux. Comme le répète volontiers Tony, «un dimanche comme les autres, tu peux gagner ou bien perdre». Rien n’est joué d’avance.

Il ne fait aujourd’hui nul doute qu’un tel film ne pouvait pas décemment s’attirer les lauriers du monde du cinéma (dans le fond, victime des mêmes problèmes), pas plus qu’il ne pouvait séduire un large public. Ce n’est jamais très agréable de s’entendre dire que le monde dans lequel nous évoluons fonctionne mal. Demeurer longtemps incompris, c’est le fardeau des grands films.

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