Les illusions, les espoirs et les échecs d’un homme ordinaire. Il y a bel et (très) bien du Lynch dans ce film réalisé par un chanteur populaire-cinéaste doué.

PAR ROMAIN LE VERN

Timide, réservé, Fernández se contente de la médiocrité que lui inspire son existence. Employé dans une quincaillerie, il se met à rêver sa vie, attendant secrètement le jour où son employeur mourra et honorera la promesse assurée de son vivant : lui donner les clefs. Pourfendu dans ses misères, il rumine une utopie, lui dont la vie dépend d’une mort. En attendant, il succombe à un bonheur : celui d’une rencontre avec la femme de ses rêves et découvre ainsi la famille de cette dernière, totalement azimutée (euphémisme). Qu’il est long et escarpé le chemin menant vers ce que l’on appelle la reconnaissance !

On se demande encore pourquoi ce troisième long métrage de l’argentin Leonardo Favio reste aussi méconnu et indisponible! D’autant que dans l’inconscient collectif argentin, Leonardo Favio est moins connu comme cinéaste que comme immense chanteur populaire, interprète de tubes romantiques comme ça :

Abandonné très tôt par son père, Leonardo Favio débarque à Buenos Aires à l’âge de 20 ans, plein de rêves dans la tête. En quête d’un père spirituel, il fait alors la bonne rencontre au bon moment, celle du réalisateur Leopoldo Torre-Nilsson, maître ès cinéma argentin qui va tout lui apprendre, le métier d’acteur et de réalisateur. En tant que comédien, Favio révèle une prédilection pour les personnages complexes et fait notamment ses preuves dans El Secuestrador (1958), peut-être sa meilleure collaboration avec Torre-Nilsson. Ces promesses se confirment derrière la caméra, lorsqu’il devient une figure majeure du Nuevo Cine, le «nouveau cinéma argentin» des années 1960, alors en pleine période de renouveau (comme partout ailleurs, en Portugal comme en France).

Avec Cronica de un niño solo (Chronique d’un enfant solitaire, 1965), son premier long métrage, Favio fait montre d’une telle retenue et d’une telle justesse dans le registre a priori casse-gueule du néo-réalisme latino-américain qu’on l’assimile dès son coup d’essai à un émule de Pasolini. La sobriété apparente du style est tempérée par une utilisation lyrique des mélodies de Cimarosa, Vivaldi et Bach. C’est par peur des cases et des normes que la chanteur acteur réalisateur opère un virage radical avec El Romance del Aniceto y la Francisca (1967), mélange de mélodrame et de distanciation, là encore un succès dont il tirera des années plus tard un inédit remake Aniceto (2008).

Plus radical, plus épuré, Il Dependiente est son troisième long métrage et le dernier volet d’une trilogie en noir et blanc qui prend les atours d’un théâtre de l’absurde, à la fois cruel et tragi-comique. Favio y raconte les illusions et autres chimères d’un homme dans un monde Kafkaïen. Ce qui frappe le plus, c’est l’aisance formelle avec laquelle Favio fait montre d’une utilisation consommée des ellipses, joue sur la dilatation du temps, compose ses plans et ses mouvements de caméra, l’incroyable maîtrise dès qu’il s’agit de décrire avec une impassibilité quasi-clinique la folie, de capter des éclairs d’hystérie dans l’ambiance feutrée de la province. Il y a quelque chose préfigurant le cinéma de David Lynch dans cette chronique et cette façon si singulière de montrer une famille ravagée par la démence avec un juste mélange de distance et d’émotion. Impossible de ne pas voir les prémisses de la famille de Laura Palmer dans Twin Peaks. A bien des égards, Favio maîtrise toutes les composantes du récit et la mise en scène.

Par la suite, Favio change encore une fois de registre en passant à la couleur. Il abandonne son éco-système, cède à l’emphase et vise simple et large avec Juan Moreira (1973). Plus trop en odeur de sainteté auprès des militaires, il laisse son épouse, l’actrice Maria Vaner, icône du Nuevo Cine, quitter le pays pour l’Espagne, menacée par l’Alliance anticommuniste argentine (Triple A), les commandos para-policiers créés avec la bénédiction du général Peron pour faire le ménage dans les rangs de l’extrême gauche. Favio reste en Amérique du Sud, près de son public. Lors de son retour d’exil, le réalisateur parvient à réconcilier une dernière fois le public et la critique avec le film Gatica, El Mono (1993), en faisant revivre un boxeur, idole du péronisme, ayant gagné le cœur des Argentins. Fasciné par les figures paternelles, Favio n’a jamais caché son admiration pour le général Juan Peron, pour lequel il a toujours confessé un attachement affectif : il lui a d’ailleurs consacré un immense montage de documents à la gloire du péronisme Peron, sinfonia del sentimiento (1999). Affaibli, une pneumonie l’a finalement emporté, lundi 5 novembre 2012, à Buenos Aires, à 74 ans.

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