Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les films de Tinto Brass se suivent mais ne se ressemblent pas. Additionnés, ils forment une étrange courbe où le cinéaste explore l’érotisme au gré de ses envies. Réalisé trois ans après Paprika, un sommet de lucidité et de mélancolie dans sa carrière, Le voyeur est peut-être l’un des films de Tinto Brass les moins connus. Peut-être parce qu’il en dit un peu long sur les états d’âme d’un couple en crise. Peu importe, il contient des scènes érotiques extrêmement intenses qui rappellent à quel point le septuagénaire Tinto Brass n’a jamais perdu la main pour filmer le désir dans tous ses états.

PAR PAIMON FOX

Eduardo, jeune professeur d’université, beau gosse terni par la routine, a un rapport maladif avec sa femme et semble incapable de répondre à ses envies sexuelles de plus en plus pressantes. Pourquoi? Il va chercher à le comprendre au moment où elle disparaît soudainement, sans laisser de traces. Une période de doute s’installe. Sur le point de déprimer, Eduardo retourne vivre chez son père, un bon vivant qui à son âge avancé continue de se comporter comme un enfant polisson. A son contact, il finit par oublier sa tristesse et décide de se perdre dans ses fantasmes les plus fous (faire l’amour à ses élèves, fréquenter des plages louches) en se comportant comme un voyeur qui mate sans participer. Progressivement, il comprend les raisons de son incapacité à satisfaire sa nana. A la fin de son périple, il se trouvera tout seul comme un grand, maître de son corps et de ses envies.

Raconté comme ça, Le Voyeur raconte un parcours existentiel tumultueux. A l’écran, le résultat est bien moins sérieux et beaucoup plus ancré dans la farce hédoniste avec cette obstination coutumière du réalisateur à rendre le sexe joyeux et jamais triste. Le choix de présenter le film sous cet angle n’est pas anodin. Beaucoup résument encore le cinéma de Tinto Brass, Dyonisos de l’érotisme transalpin, à de la masturbation en bobine calibrée pour les carrés roses du dimanche soir sur M6 et flatter les instincts primitifs des (jeunes) spectateurs. Or, ce serait oublier que ce maître cherche moins à filmer un acte sexuel qu’à sonder la montée du désir à travers des postures féminines et montrer la frustration de Eros bouleversés dans leur virilité et leur rapport aux femmes. Le cinéma de Tinto Brass, c’est celui de l’excitation mais aussi de l’impuissance.

Le voyeur appartient aux films de Tinto Brass réalisés après le choc Paprika: il s’inscrit dans une tendance moins provocante que les toiles de fond délétères façon Salon Kitty ou La clef où l’érotisme explosait de manière vitale pour faire exploser les carcans d’une société phagocytée. Se situant dans le parfait prolongement de Vices et caprices (87) dans lequel un homme et une femme mariés vivaient séparément des expériences adultérines pour mieux se retrouver, ce long métrage zoome une nouvelle fois sur la redécouverte du désir au sein d’un couple désuni, en optant par intermittences pour les tentations pornographiques de Do it ou Fallo. La toile de fond historique et l’envie de transgresser des tabous sociaux ont moins d’importance que la recherche pure du plaisir à travers une quête identitaire. Sans tomber dans les lourdes références théoriques, on pense à la démarche du Antonioni d’Identification d’une femme, en moins classe et plus franc, sans psychologisme superflu. A savoir s’interroger par le biais de l’humour sur le mystère féminin et afficher sans détour le fossé béant entre des hommes englués dans leurs mentalités et des femmes libres fatiguées de n’être que des objets. A l’origine, Le voyeur est une adaptation libre du roman érotique de Alberto Moravia (L’uomo che guarda). A la manière de Fellini dont il fut l’assistant, Brass oscille entre réalité et onirisme pour justifier la nature du parcours intérieur et explore au passage un des sujets de prédilection: l’érotomanie. La femme du film (Katarina Vasilissa) parcourt le récit comme un ange démoniaque.

Que l’on se rassure : Tinto restera toujours Brass. Et le sérieux de l’entreprise est heureusement désamorcé par l’humour, surtout lorsqu’il s’agit d’enfiler des déguisements pour transgresser (les vieux avec les jeunes, les élèves avec les profs etc.) ou de filmer des chutes de reins dans la position d’Andromaque. Ainsi, les personnages secondaires constituent autant d’éléments hilarants qui viennent décomplexer tout le monde: le papa jouisseur qui s’amuse avec son aide-soignante est mis en opposition avec le fiston extrêmement terne. En le regardant s’amuser, ce dernier va comprendre que le principal dans la vie n’est pas de savoir parler le français mais peut-être bien de prendre son pied au lit avec les filles.

Au-delà de son érotisme, le film peut se déguster comme une sorte de thriller fantasmatique où chaque rebondissement contient un indice qui fait progresser le personnage principal vers une solution (relation complexe entre père et fils, traumas de l’enfance). Un passage dans la salle de bains où le héros nu se met face à un miroir (passage obligé chez Brass, au même titre que la fille qui urine) et se perd dans les vapeurs résume son objectif: l’émoi sexuel provient du caractère intime et impudique d’une scène. La longue séquence hallucinée de l’orgie sur la plage où toutes les sexualités se mélangent sous le soleil offre un beau panorama cochon et justifie à elle seule le titre du film. Maintenant, on peut aussi faire abstraction des motifs récurrents chez un cinéaste qui ne laisse rien au hasard et profiter pleinement de cette chaleureuse invitation qui charrie les sens.

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