Dans la vie de deux femmes, trois jours entre parenthèses. Voyage en douce et en douceur: Michel Deville filme la belle rencontre de deux belles actrices: Dominique Sanda et Géraldine Chaplin.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Vu sa rĂ©cente rĂ©trospective Ă  la CinĂ©mathèque, on ne vous dira pas «Deville oubliĂ©, Deville Ă  rĂ©habiliter»… Mais en fait, si, un peu. Ou plutĂ´t un «ne passez vraiment pas Ă  cĂ´té». Car il s’agit bien lĂ  d’un cinĂ©ma voisin de celui de Bertrand Blier, soit des enfants vaguement lĂ©gitimes de la Nouvelle Vague qui jouent avec tout ce qu’ils ont sous la main: leurs acteurs, leur mise en scène, mais aussi leurs spectateurs. Deville, lui, n’hĂ©sitait pas Ă  toucher du doigt un cinĂ©ma plus conceptuel, plus expĂ©rimental, comme les tout Ă  fait hors-normes Le dossier 51, La petite Bande ou Le paltoquet, cet espèce de Cluedo sordide et hilarant qui trempe dans un formalisme que n’aurait pas reniĂ© Peter Greenaway. Ă€ cĂ´tĂ©, Le voyage en douce semble d’une sagesse toute relative, alors qu’il dissimule un pur joyau de chaos que les moins tĂ©mĂ©raires pourraient rĂ©sumer Ă  un «film de bonnes femmes».

Lucie (Geraldine Chaplin, fragile et enfantine) vient pleurer chez Hélène (Dominique Sanda, espiègle et suave), sa meilleure amie depuis l’enfance. L’une est comblée; l’autre pas. Elles partent alors toutes deux en Provence pour s’aérer l’esprit et laisser leurs familles derrière elles. En 2019, pour un tel sujet, on vous collerait Catherine Frot et Karin Viard, Tonie Marshall se cacherait derrière la caméra, et on serait à deux doigt de sortir la tisane. Pas du genre cinéaste de papy-mamie, Deville n’a de cesse de dynamiter les relations entre ses personnages par une malice subversive et savoureuse. Voyage en douce oui, mais pas si doux. Finalement la Provence de carte postale, bien que magnifique, importe peu; les hommes, encore moins. Ce qui compte, ce n’est pas ce que les deux femmes font ou vont faire (pas grand-chose, en réalité), mais ce qu’elles se racontent. Pour cela, Deville a une idée puissante: laisser ses histoires à la plume d’une cohorte d’écrivains. Se pressent alors au portique Frederic Rey, Patrick Grainville, Yves Navarre, Maurice Pons, Dominique Rollin… en tout, quatorze têtes de la littérature française qui amplifient cette impression d’emprunter des chemins de traverse et d’offrir autant d’escapades mentales. Les échanges, tout sauf innocents, effleurent la bestialité, les premiers désirs, la masturbation, la pilosité féminine, le viol… Moderne et frondeur, Deville l’était.

Les moyens d’illustrations vont parfois au delà des mots: une escapade dans la maison d’un ogre doucereux est conduite à la manière d’un roman photo, où les clichés semble renvoyer à l’origine déviante des photos de David Hamilton. Plus loin, on écoute une agression sexuelle plutôt que la voir. Mais les deux héroïnes, bavardes et lumineuses, qui se retrouvent comme elles se découvrent, disent-elles toute la vérité? Où commence le souvenir? Où s’arrête le fantasme? «C’est toujours plus beau quand on invente» dit le personnage de Dominique Sanda. Qu’importe si tout est vrai, ou si tout est faux: on se fait balader, on s’amuse, on s’émoustille, on se perd. Ingénieux, toujours surprenant, le tout zébré d’une sensualité solaire, jamais fermée, où une séance de photo trempe dans la séduction, où une rencontre avec un éphèbe tourne à la leçon de baiser, où deux corps se frôlent alors que le troisième commente et dirige les opérations. Deville disait que c’était sa première tentative de filmer un cinéma érotique, et avoue s’être loupé. Il n’a pas franchement raison. Le résultat, encore aujourd’hui, paraît toujours aussi osé et réjouissant.

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