Film affreux, sale et mĂ©chant, Le Trio Infernal, premier film de Francis Girod rĂ©unissant les stars Michel Piccoli et Romy Schneider, ausculte le cadavre d’un pays au lendemain de la PremiĂšre Guerre mondiale. S’il sortait aujourd’hui, il serait banni.

PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR

Les membres de la rĂ©daction gardent un souvenir Ă©mu de leur dĂ©couverte du Trio Infernal. Force est de constater que des Ɠuvres de ce calibre, on en voyait peu voire pas. C’était une autre Ă©poque oĂč les chaines hertziennes n’avaient pas peur de diffuser en premiĂšre partie de soirĂ©e des films trĂšs sulfureux. Parmi eux, cette farce bouffonne et trash, rĂ©solument infrĂ©quentable dont le carrĂ© blanc avait raison de prĂ©venir les yeux chastes: un coup de zapping malencontreux et hop, vous tombiez sur la fameuse scĂšne dite de la baignoire qui, isolĂ©e, sans la distance nĂ©cessaire, sans l’humour noir, pouvait se rĂ©vĂ©ler infiniment plus traumatisante que la scĂšne de douche dans Psychose d’Alfred Hitchcock. Depuis, la tĂ©lĂ©vision s’est aseptisĂ©e (plus de Mocky ou de Girod Ă  20h30) et peu probable qu’elle refasse l’affront de rediffuser les visions d’horreur du premier long mĂ©trage de Francis Girod. D’ailleurs, ce Chabrol gore reste quasi introuvable en DVD, il a Ă©tĂ© montrĂ© Ă  L’étrange Festival en 2017 Ă  l’occasion des 20 ans de l’émission Mauvais genres et reste visible dans les recoins du net. Mais de toute Ă©vidence, on planque cet objet rare qui empeste une odeur de vieille carne et qui s’inspire d’une histoire vraie.

Nous sommes en 1919 Ă  Marseille, au lendemain de la PremiĂšre Guerre mondiale, le pays gĂźt en paix et voici les affreux: George Sarret (Michel Piccoli), avocat vĂ©reux, retors et beau parleur, ancien hĂ©ros de guerre revenu mĂ©daillĂ© et couturĂ© des tranchĂ©es, sa compagne PhilomĂšne (Romy Schneider), une allemande qu’il a aidĂ© Ă  devenir française, et sa belle-sƓur-amante Catherine (Masha Gonska). Ensemble, tels des amants de la lune de miel, ils multiplient des combines dans l’escroquerie Ă  l’assurance-vie et, en bon trio infernal accro au vĂ©nal, passent au meurtre, avec – s’il vous plaĂźt – disparition de cadavres Ă  l’acide sulfurique. Dans cette Europe Ă  peine cicatrisĂ©e des blessures de la Grande Guerre, ils devraient ĂȘtre du cĂŽtĂ© de la vie, de la reconstruction; rien de cela, ils puent la mort, ils sont mĂȘme dĂ©jĂ  morts, avant mĂȘme leur premiĂšre apparition Ă  l’écran. Des cadavres en putrĂ©faction, plus dĂ©mons increvables que fantĂŽmes invisibles. La surprise de ce coup d’essai fĂąchĂ© avec son pays, c’est que, ce qui aurait pu et dĂ» considĂ©rablement alourdir le scĂ©nario est agrĂ©ablement contournĂ© par un humour broyant ce qui nous restait de certitudes, brocardant les vices cachĂ©s de la bourgeoisie, de l’église, de l’armĂ©e
, mais aussi par le climat absurde (la si courageuse et trop peu louĂ©e Andrea Ferreol, dans un nouveau dĂ©fi de l’extrĂȘme un an aprĂšs La grande Bouffe de Marco Ferreri) et surtout par le goĂ»t manifeste pour la monstruositĂ©. Pour ne pas dire la dĂ©composition d’un corps humain. Soit notre humanitĂ© en bouillie.

C’est le dĂ©but du siĂšcle, tout a un goĂ»t de fin. Y compris les scĂšnes Ă©tirĂ©es au-delĂ  du raisonnable, dans un faux rythme dĂ©rangeant. Inconfortable comme il faut, aussi bien dans sa forme maĂźtrisĂ©e que dans ce qu’il raconte, Le Trio Infernal ne connaĂźt pas d’équivalent en France – il faut pour cela peut-ĂȘtre chercher en Espagne avec Luis Buñuel, Eloy de la Iglesia et plus tard un Bigas Luna, celui de Caniche; et l’on serait bien gourdes de ne pas applaudir une telle audace, un tel saccage des apparences, une telle autopsie de nos monstres. Subsistent des questions: comment Francis Girod a eu les moyens de ses ambitions pour une toute premiĂšre fois (la photo du douĂ© Andreas Winding, la musique du maĂźtre Ennio Morricone, par exemple)? Comment a-t-il rĂ©ussi un film aussi lourd financiĂšrement, avec un sujet sur le fil du rasoir? Et, surtout, comment deux grandes stars d’alors, Michel et notre impĂ©rissable impĂ©ratrice, se sont retrouvĂ©s dans une telle boucherie?

Girod, alors assistant sur La curĂ©e de Roger Vadim (1967), devient ami avec le grand Michel Piccoli Ă  la faveur du tournage. Des annĂ©es plus tard, il lui file le script adaptĂ© du roman homonyme de Solange Fasquelle qu’il a coscĂ©narisĂ© avec le marseillais Jacques Rouffio, trĂšs proche du fait-divers pour connaĂźtre personnellement des tĂ©moins du fait-divers. A une Ă©poque de scandale assumĂ© et de libertĂ© artistique fiĂšrement brandie, Piccoli flaire le potentiel, en parle Ă  sa copine Romy (aprĂšs tout, ils viennent de tourner dans Max et les ferrailleurs de Claude Sautet en 1971), lui refile le scĂ©nario sur le tournage de Un amour de pluie de Jean-Claude Brialy en 1974. Romy le lit, glacĂ©e, et demande Ă  rencontrer ce jeune cheval fou de Girod pour savoir s’il sera capable de mettre en scĂšne une histoire aussi dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e. Au moment de leur rencontre, comme il le racontait en 1994 dans une Ă©mission de radio, Romy loue l’humour noir du scĂ©nario dans la description des Français, rappelle que les Allemands ne partagent pas cette forme d’humour (elle demande donc une exception culturelle pour son personnage) et demande Ă  jouer un contraste froid. Girod juge la remarque pertinente et pour dĂ©finitivement la convaincre, plein d’assurance, ose une plaisanterie sur ce que ce film pourrait reprĂ©senter dans sa carriĂšre : «Le trio infernal, c’est le suicide de Sissy». Une phrase qui achĂšvera de la convaincre. Romy, qui n’hĂ©site pas Ă  rĂ©vĂ©ler ses gouffres dans les annĂ©es 70 (L’important c’est d’aimer de Zuzu, entre autres), se rĂ©vĂšle impĂ©riale dans ce jeu de massacre. Son investissement n’est pas la seule qualitĂ© de ce film boucher, viscĂ©ralement chaos. Il faut le voir pour le croire.