CAB SAT FILMS CD 6

A la fin des années 1920, dans la région de Dantzig, Oskar, refusant le monde cruel et surfait des adultes, décide à l’âge de trois ans de ne plus grandir. Adaptation d’un roman de Günter Grass, palme d’or en 1979 ex-aequo avec Apocalypse Now.

Ce que raconte Le Tambour, dans les grandes lignes, c’est comment un enfant traverse les années 1930, le nazisme, la “Nuit de cristal” (ce pogrom contre les Juifs du Troisième Reich qui se déroula dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938 et dans la journée qui suivit), puis la guerre tout en conservant son ironie et sa candeur. Le roman de Günter Grass était tellement imposant, tellement casse-gueule et tellement dense que Volker Schlöndorff a dû faire des choix, a dû élaguer (le film se base sur les deux premiers livres d’un roman à trois parties). Et force est de constater qu’il ne pouvait pas mieux faire. Et qu’il n’a pas fait mieux depuis. Le principal – et il le comprendra assez rapidement –, c’est qu’il parvient à en restituer l’atmosphère baroque d’une époque flippe et flippante, sa violence sociale, son érotisme discret, ses errements foisonnants. Clouant au pilori l’édification pédagogique et la reconstitution socio-historique poussiéreuse, deux écueils qui, hélas, contamineront certaines de ses œuvres futures (l’engagement politique du réal fait à la fois la limite et la vertu de son cinéma). La raison pour laquelle ce film-là fonctionne mieux que les autres et rayonne dans sa filmographie, c’est précisément parce que Volker Schlöndorff ne tombe pas dans un didactisme qui lui aurait donné envie d’appuyer le trait ou d’expliquer par a+b le pourquoi du comment et suit un itinéraire avec un souffle et une vitalité chaque fois renouvelés.

Il y a aussi un ton bizarre et mélancolique qui parcourt le film, amplifié par la bande-son de Maurice Jarre. Une dimension irréelle où les événements les plus cruels sont toujours désamorcés par le regard candide de l’enfant. Pour l’utiliser à bon escient, il s’appuie sur les réflexions du personnage principal, trouble-fête naïf physiquement difforme, joué par David Bennent (seulement âgé de 13 ans). Son visage étonnamment mature et ses yeux globuleux ne permettent pas de lui donner un âge précis. Le récit débute à la fin du XIXe siècle, mais en réalité, il prend sa source en 1924, à la naissance d’Oscar. La dimension allégorique (l’itinéraire d’un personnage incarne l’évolution d’un pays) est annoncée dès le départ par la date de naissance du personnage qui correspond à une période marquante pour l’Allemagne (à peine un an après le putsch manqué d’Hitler et l’occupation de la Ruhr par les Français). Lorsque, trois ans plus tard, il reçoit son tambour et arrête de grandir en se jetant dans des escaliers, c’est une forme de rébellion suicidaire face à l’ascension des nationaux-socialistes, préfigurant le nazisme et les doctrines du surhomme. Oscar ne se comportera que comme un sous-homme.

A travers le protagoniste, le récit revient sur près d’un demi-siècle d’histoire allemande (il s’étend de 1899 à 1945) au gré de salves inspirées dont le dénominateur commun reste le regard de ce narrateur (d’où l’utilisation d’une voix-off très efficace, conférant un ton à la fois drôle et désespéré, détaché et anxieux). L’action qui se déroule dans un faubourg de Dantzig (Gdansk) relate les relations entre les Allemands, les Polonais et les Kachoubes (membres d’un peuple slave vivant à l’ouest de Dantzig), obstruées par l’arrivée du nazisme au pouvoir. Le fameux tambour sert de lien entre le monde intérieur d’Oscar (on le voit au début dans le ventre de sa mère) et celui, extérieur, auquel il n’a pas envie d’appartenir (on le voit souvent caché dans des placards ou sous une estrade; ce qui lui donne la possibilité de voir sans être vu). C’est aussi un moyen d’expression pour celui dont le cri strident résonne comme une sonnette d’alarme, comme un subterfuge pour générer le chaos (la confrontation de deux musiques lors de la parade nazie, évoquant en passant la dualité des chants patriotiques dans Casablanca de Michael Curtiz). En écho à l’entre-deux-guerres, Oscar refuse de choisir entre deux géniteurs (l’un allemand et l’autre polonais), entre différentes combinaisons binaires. De manière métaphorique, Schlöndorff utilise l’image d’un port hanséatique, tiraillé entre les deux nations pour refléter ce tumulte. De même qu’Hitler entraîne une nation entière vers sa ruine, Oscar ne fait que provoquer des catastrophes amenant la mort de ses parents (son père est polonais; et il faut y voir un symbole très fort de l’intégration impossible de la Pologne dans le grand Reich allemand).

D’autres symboles, plus ou moins sibyllins (les anguilles), sont utilisés autant à des fins esthétiques (la beauté dans la laideur, et inversement) que politiques (chaque détail a une signification). D’un point de vue stylistique, il lorgne vers les films muets et un comique burlesque (l’humour est la politesse du désespoir) hérité des années 20. Comme un contrepoint, l’ironie souligne non sans férocité le caractère tragi-comique des situations, invite à l’examen de conscience du peuple allemand et suggère d’endosser, à l’exemple d’Oscar lui-même, une part de responsabilité. Une juxtaposition de tableaux étanches et corrosifs, qui se répondent harmonieusement, avec une fluidité irréversible. Grâce à cette prouesse, Schlöndorff a été unanimement célébré comme l’une des révélations du Nouveau cinéma allemand dans les années 70. Le film a obtenu la Palme d’or, ex-aequo avec Apocalypse now de Francis Ford Coppola (l’anecdote voulant que Coppola ne venait présenter son work-in-progress uniquement que s’il recevait la Palme; Françoise Sagan, toquée du Tambour, a tenté de s’opposer au chantage en récompensant les deux films en ex-aequo). Le regretté Maurice Pialat aimait d’ailleurs beaucoup à s’en moquer.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici