Ne croyez pas les mauvaises langues: ce film d’horreur, politique dans la présentation des minorités, s’avère bien le plus réjouissant de son auteur.

PAR JEREMIE MARCHETTI

On connaissait bien l’habitude de Wes Craven consistant à enfiler ses petites perles de cauchemar autour d’un fil bien réel, généralement glané autour de fait divers crapoteux plus ou moins lointains (un ado mort dans son sommeil pour Les griffes de la nuit, des sauvages écossais pour La colline a des yeux) quand ce n’est pas un regard féroce sur la société (l’Amérique 70’s de La dernière maison sur la gauche, les Amish dans La ferme de la terreur, la dictature haïtienne dans L’emprise des ténèbres), allant d’ailleurs plus loin qu’un Tobe Hooper très cousin dans les thématiques mais ayant cessé toute ambition après son aventure avec la Canon. Dans Le sous-sol de la peur, c’est à nouveau une coupure de journal qui le fait fantasmer sur un hypothétique tour de train fantôme: des cambrioleurs avaient découvert que le couple qu’ils étaient en train de voler parquait des enfants dans leur propre maison, sans les laisser voir la lumière du jour.

Plus malin qu’avec son bordélique Shocker où il tentait sans succès d’offrir un nouveau boogeyman au genre, Craven ne se contente pas de délirer bêtement sur un tel postulat, mais apporte une pointe d’acidité politique bienvenue. À l’heure où «l’horror noire» passionne et revient sur le devant de la scène, il est fort bon de revenir sur ce Craven croustillant et sous-estimé à quelques encablures d’un Candyman plus prestigieux et surtout des émeutes de L.A de 1992, qui n’avaient pas encore lieu durant l’élaboration du film! C’est dire si Craven ne manquait pas d’acuité…

Tourné sans encombres avec la Universal malgré son sujet épineux, Le sous-sol de la peur oppose un petit garçon noir affectueusement surnommé Fool à un couple de propriétaires blancs dégénérés, dont les soubassements cachent manifestement mille horreurs bien vivantes. On retrouve la fascination de Craven pour gratter la croûte de la prétendue civilisation pour y trouver la vraie monstruosité, comme les parents de La dernière maison sur la gauche et de La colline a des yeux qui, sous l’impulsion de la vengeance, devenaient aussi sanguinaires que leurs tortionnaires. Ici, les proprios pleins aux as et incestueux, s’enrichissant sur le dos des défavorisés qu’ils dépouillent et jettent à la rue, sont filmés comme des créatures de fables, Craven les iconisant dès la première scène près d’un âtre imposant, dévorant une viande pas du genre animale et martyrisant une gamine qui n’en demandait pas tant. C’est non sans malice que le réalisateur des Griffes de la nuit appelle alors le couple Nadine/Ed de Twin Peaks, à savoir Everett McGill et Wendy Robie, tous deux possédés jusqu’au sang par une hystérie somme tout camp (elle, hurlant avec son rouge à lèvres baveux tout en brandissant un énorme couteau de cuisine, lui crapahutant en tenue de cruising, un bon gros fusil à pompe entre les doigts). Ils s’amusent (et nous avec eux); tour à tour très flippants et très drôles, comme si l’ogre du Petit Poucet s’était acoquiné avec la sorcière de Hansel & Gretel. Et ça marche.

Enfin, qui dit conte, dit archétypes, avec un Petit Poucet/Jean sans peur du ghetto, en quête d’un trésor capable de sauver sa famille, et une princesse en robe blanche à sauver, fracassée par sa fausse maman mais vraie marâtre, plongée dans des flaques de sang ou des bouillons brûlants. Pas de doute, on est bien chez les frères Grimm mais à la sauce 90’s, ce qui inclut un étrange mélange de déviances sous-entendues (comme ce geste obscène de Pa’ qui laisse croire à des abus sexuels sur la pauvre Alice au pays des horreurs) et d’humour un peu puéril. Le mélange peut déplaire, ou garder une vraie saveur «autre» selon le public. Minutieux dans ses détails étranges qui disent tout sans rien expliciter (le manoir des toqués est une ancienne entreprise de pompes funèbres), parfois flous sur d’autres (les fameux «people under the stair», gamins châtiés ayant tournés humanoïdes cannibales), Craven gagne à ne pas vouloir tout donner en pâture à son public, et s’éclate à exploiter à fond son décor improbable, multipliant les chausse-trappes et les passages secrets dans des scènes de poursuites jouissives et bruyantes. S’il n’a pas bouleversé le paysage du genre à son époque, Le sous-sol de la peur peut se targuer d’être sans doute le film le plus réjouissant de son auteur.

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