Au sortir du relatif succès de son premier film Hardware, le cinéaste sud-africain Richard Stanley acquiert la confiance de sa productrice JoAnne Silver (qui travaillera plus tard avec Clive Barker et surtout Paul Thomas Anderson) pour réaliser un nouveau projet plus personnel, ancré dans un territoire et un folklore qu’il connaît sur le bout des doigts. Inspiré des meurtres du tueur en série sud-africain Nhadiep (à qui Stanley avait déjà fait référence dans l’un de ses courts-métrages d’étudiant), Le Souffle du démon (aka Dust Devil) raconte l’histoire d’un mystérieux auto-stoppeur (Robert John Burke) perdu sur les routes de Namibie, assassinant les femmes qui le prennent en stop au travers de rituels sanglants. Pour Joe Niemand (John Matshikiza), un projectionniste-sorcier officiant dans le désert, cela ne fait aucun doute: le tueur n’est pas un être humain, mais un démon doté de pouvoirs surnaturels, qui se nourrit de l’âme de ses victimes afin de retourner «de l’autre côté du miroir». Alors que le sergent Mukurob (Zakes Mokae) enquête sur ses sordides exactions, le «Dust Devil» fait la rencontre de Wendy (Chelsea Field), qui vient tout juste de quitter son mari…

Descendant de l’explorateur britannique Henry Morton Stanley et fils de l’anthropologue Penny Miller, Richard Stanley est très vite sensibilisé aux cultures et rites africains, accompagnant notamment sa mère dans un voyage de quatre ans en Afrique australe alors qu’il n’est encore qu’un enfant. Chamans et sorciers en transe accomplissent ainsi d’impressionnantes performances sous ses yeux ébahis, sans que personne ne lui dise d’en avoir peur. Cet épisode de sa vie posera les bases d’une incroyable érudition en matière de mythes et de légendes du monde entier, terreau fertile d’une imagination débordante, et pétrie d’ésotérisme. Le souffle du démon commence justement comme une légende, fruit du discours oral d’un conteur dont la profession (projectionniste) n’est pas un hasard, Stanley considérant le cinéma comme un art magique, voire initiatique. L’alchimie entre le son et l’image, déployée dans des conditions de projection très précises (un écran blanc, une salle plongée dans la pénombre, le silence des spectateurs), serait une version alternative de ces «rites de passage» dont parle Joseph Campbell dans L’homme aux milles et un visages. Le mythe, la légende, l’histoire, nous permettent de comprendre les cycles de la vie humaine, ou plus largement, un aspect de la réalité que la psyché a du mal à appréhender par elle-même.

À ce titre, Le Souffle du démon est un film «magique», car d’une limpidité visuelle absolument remarquable. En quelques plans, nous comprenons qui est le «Dust Devil», cette silhouette solitaire dont le cache-poussière invoque le cinéma de Leone, dont l’errance existentielle rappelle celle d’El Topo de Jodorowsky, et dont la violence graphique le place immédiatement aux côtés des plus grands tueurs de giallo. Comme si son aura démoniaque contaminait le film tout entier, celui-ci prend la teinte sableuse du désert namibien dont il serait le maître, entre l’orange crépusculaire et le sépia presque chocolat, Stanley oeuvrant ainsi à un isomorphisme du fond et de la forme qui rend encore une fois son film extrêmement fluide et cohérent. À cela s’ajoute le magnifique thème de Simon Boswell, qui mêle des chants grégoriens aux sonorités africaines des didgeridoos, ainsi qu’aux sursauts morriconiens du synthé, des cloches et de la flûte, créant ainsi une sorte de pot-pourri de références culturelles et cinématographiques extrêmement parlantes pour le spectateur. Epique, inquiétante et exotique, cette musique confère au film une dimension à la fois primitive et post-apocalyptique, écho d’une mythologie fantastique vertigineuse dont les hommes ignorent presque tout. Par-delà le bien et le mal, nous dit le Dust Devil, il n’y a que la matière et l’esprit, ceux qui vont vers la lumière, et ceux qui la fuient, dans ce désert dont la poussière s’infiltre partout. «La magie est partout», comme le dit le sergent Mukurob sur le ton de la plaisanterie, lui qui va vitre comprendre qu’il tient un rôle crucial dans le rituel qui se déploie sous nos yeux.

Stanley a également eu l’intelligence de situer son film, sortie en 1992, dans la récente histoire de la Namibie, qui vient tout juste d’obtenir son indépendance (1990) après soixante-dix ans de mandat sud-africain. Les vestiges de la discrimination raciale sont encore bien présents, comme des fantômes errant dans le désert, nourrissant encore plus le désespoir de ceux qui seront les victimes de cette altérité diffuse et légendaire qu’est le Dust Devil. Le Souffle du démon nous montre ainsi que la légende subsistera, et cela quel que soit l’occupant de la terre dont elle sera à jamais la reine. Le Dust Devil, prospecteur des souffrances humaines, aura continuellement de quoi faire, volant les yeux d’une nouvelle âme perdue afin d’embraser ce monde qui ne sait plus de quel côté du miroir il se situe. Plus abouti qu’Hardware et moins bancal que Color Out of Space (même si on aime beaucoup les deux), Le Souffle du démon est le film le plus maîtrisé de Richard Stanley, flamboyant rite contre-initiatique qui confirme l’importance d’un artiste qui n’a pas eu la carrière qu’il méritait.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici