Le sang des bêtes dure seulement 20 minutes et chaque minute vous hantera, à jamais.

PAR ROMAIN LE VERN

Disons, dans un premier temps, que ce coup d’essai du réalisateur Georges Franju s’inscrit pleinement dans le fantastique social et le réalisme poétique inhérents à l’après-guerre. Aussi, il annonce un pan du cinéma de genre qui fleurira dans les années 60-70. Pour tout comprendre, il faut vraiment voir Le sang des bêtes. C’est la base, comme on dit.

Aux portes de Paris, le monde secret des abattoirs. Un terrain vague étrange où se tient une brocante. Un train traverse l’écran et disparaît dans un fondu enchaîné. Franju fait le tour des murs des Abattoirs de Vaugirard, spécialisés dans l’abattage des chevaux puis entre à l’intérieur et découvre que ce qui se passe à l’intérieur est en sombre et cruelle harmonie avec le romantisme du paysage environnant, à certains moments de la journée et surtout à certaines saisons. Ainsi, il a tourné Le sang des bêtes à l’intérieur des échaudoirs de six heures du matin à neuf heures du matin. Dès que la lumière arrive de l’extérieur et surtout le soleil, il doit travailler à la lumière électrique. Et s’il travaille à la lumière électrique et dans le froid (le tournage a eu lieu en octobre et en novembre), c’est pour bénéficier de cette atmosphère naturellement romantique provoquée par le sang fumant des animaux. Se rendant par la suite à l’Abattoir de La Villette et à la criée des abattoirs, le réalisateur de Judex ne s’attarde pas tant sur les conditions de travail des ouvriers, n’est pour montrer leurs blessures physiques. Il se focalise sur la manière dont on tue, d’un geste ordinaire, banal, désinvolte, celui d’un boucher qui sifflote au moment de mettre à mort.

On peut voir dans ce court métrage une réflexion sur le rapport que le genre humain entretient avec le monde animal. Par l’intermédiaire d’une voix-off détachée annonçant les mondos transalpins des années 60, Franju révèle de manière inédite les conditions d’abattage des animaux (l’éviscération de chevaux, la décapitation de veaux, l’égorgement de vaches, l’abattage à la chaîne). Les gestes de l’abattage, du dépeçage, du fleurage, de l’équarrissage. En montrant les différents modes, Franju enregistre des images habituellement cachées aux yeux du public pour ne pas choquer, pour ne pas brusquer. Il s’est servi de son propre malaise. De son dégoût et de sa fascination. Pour l’anecdote, sachez qu’après sa première visite aux abattoirs, le cinéaste était si commotionné qu’il se demandait s’il serait capable de tenir le coup, pendant plusieurs semaines, dans cette atmosphère sanglante de la mise à mort. Sans contester le caractère morbide de cet état qui était le sien, fait d’attirance, de répulsion et d’angoisse. L’impression de neutralité voire d’impassibilité procure un sentiment d’inertie et d’impuissance face à une boucherie. Mais Franju manie un vrai paradoxe : ce qu’il nous montre de la face cachée de Paris se révèle insoutenable, jouant sur le sentiment de non-assistance à personne en danger, mais les images n’en demeurent pas moins somptueuses.

A ce sujet, Le Sang des bêtes aurait été encore plus dur à regarder en couleurs. Les visions gore des carcasses, les effluves et les ruisseaux de sang, gagnent avec le noir et blanc une dimension supplémentaire qu’il n’est pas interdit de trouver poétique et qui préfigure son chef-d’œuvre, Les Yeux Sans Visage (1959). Conscient comme Franju du pouvoir des images et de l’ambigüité qu’elles peuvent générer chez le spectateur, Gaspar Noé vénère tellement Le Sang des bêtes qu’il l’a ouvertement cité dans son moyen métrage, Carne (1991) qui lui était tourné en Scope et en couleurs.

A la fin de la journée, les grilles de l’abattoir se ferment. La nuit tombe. Le sang des bêtes se termine par le passage d’un train qui se rapproche et dont la fumée épaisse et grise envahit l’écran. Le message est simple : à côté de chez soi, on tue. Mais personne ne s’en soucie. Le sang des bêtes date de 1947. Nuit et brouillard, de 1955.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici