Sexe, violence, blasphème, symbolisme, mauvais goĂ»t jouissif… Paul Verhoeven signait un thriller parano, super-provocant comme on aime, juste avant son arrivĂ©e aux Etats-Unis, annonçant un certain Basic Instinct.

PAR JEREMIE MARCHETTI

On connaĂ®t bien le cas (chaos) de Spetters: dĂ©but des annĂ©es 80, Paul Verhoeven allume la mèche de son film bombe et rigole bien de le voir exploser dans le ciel hollandais. La critique hurle, la biensĂ©ance s’étouffe: misogyne, homophobe, validiste, anticlĂ©rical. Spetters est tout ce qu’on ne veut pas voir (et ce qu’il n’est pas aussi) et Verhoeven se trouve Ă  deux doigts de l’exil, littĂ©ralement matraquĂ© par des associations ou des partis politiques spĂ©cialement crĂ©es contre son film. Pour son film suivant, il adapte un Ă©crivain local rĂ©putĂ©, Gerard Reve en l’occurrence, et balance Ă  la figure des intellos tous les symboles catho/psycho/chaos imaginables, histoire de branler les cerveaux. Et ça marche. Ce qui ne l’empĂŞchera pas de partir Ă  Hollywood pour y semer Ă  nouveau quelques dĂ©sastres. Mais vous connaissez bien la suite de l’histoire…

Jusque alors, Verhoeven était un homme du réel: de la petite (amour tragique, jeunesse errante, prostitution) à la grande Histoire (la résistance durant la Seconde guerre mondiale ou la Hollande du 19ème siècle), le Hollandais Violent mord son pays à pleines dents, observe les rapports de classe, l’ascension sociale, les vices de chacun. Avec Le quatrième homme, il met en stand-by son goût pour le cinéma brut avec un thriller parano insaisissable, où il infuse effrontément sa passion pour Hitchcock, Bergman et Buñuel. La première image terrassante, où une énorme araignée tisse sa toile sur un crucifix au milieu d’un débarras, est d’ailleurs digne du grand pionner du surréalisme. Et on est bien là, on frémit.

Sorte de variante bisexuelle de Charles Bukowski, le personnage de Gerard (oui, comme l’écrivain que le film adapte) se rend à une conférence où, au milieu des vestes en tweed naphtalinées, une blonde en robe rouge le cible inlassablement avec sa caméra. Il se laisse alors séduire par cette belle veuve esthéticienne, qui mouille ses yeux quand elle parle de son défunt mari. Également fou de désir pour l’amant de la jeune femme, l’écrivain accepte de séjourner dans la maison de sa nouvelle maîtresse, dans un drôle de chassé-croisé entre adultes consentants. Autour de ce huis-clos du cul, des visions oniriques s’offrent au héros comme un jeu de pistes: un œil arraché, des croix partout, un hôtel brillant dans la nuit, des carcasses sanglantes, une gigantesque clef, une tempête de roses.

Pour la première fois, Verhoeven se laisse aller à une valse esthétisante, avec des séquences en intérieurs élégantes et kitsch, où la photo vaporeuse de Jan de Bont fait des merveilles: la villa néon de la belle Christine est éclairée par une lune parfaite, le salon baigne dans un rose crémeux, des talons aiguilles piquent la couverture de satin bleu. On entendrait presque les saxophones. De l’autre côté du fantasme chic, un phallus est arraché dans un rêve à l’intérieur d’un rêve, on se suce dans une crypte, on déshabille un Jesus en speedo en plein milieu d’une église. En malaxant les symboles bibliques et en projetant des toiles digne de Magritte ou de Paul Delvaux, Verhoeven draguait peut-être l’intelligentsia mais n’en reste pas moins le réalisateur obscène et réjouissant qu’on aime, filmant sans complexe un personnage principal ouvertement bisexuel, chose alors bien peu courante au cinéma. Glamour comme une pin-up des fifties, Rene Soutendjik est d’une élégance surnaturelle, veuve noire (mais l’est-elle vraiment?) parfaite, esquisse crayonnée de la future Catherine Tramell de Basic Instinct, où la paire de ciseaux remplace le pic à glace.

On aurait tort de résumer seulement Le quatrième homme à une simple préparation au futur thriller ultra Q de Verhoeven: car en l’état, c’est certainement son film le plus fantasmagorique et le plus barré.

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