Scénariste de Qui l’a vue mourir?, le thriller vénitien d’Aldo Lado, Francesco Barilli, alors réalisateur débutant, signe un giallo sophistiqué parcouru par une inquiétante étrangeté et soutenu haut et fort depuis des années par des cinéastes comme Christophe Gans et Pascal Laugier (qui, d’ailleurs, nous en parle aussi).

PAR JEREMIE MARCHETTI

Avec seulement un diptyque des plus singulier, Francisco Barilli ne risquait pas Ă  l’Ă©poque de faire de l’ombre Ă  Dario Argento ou Sergio Martino. Mais le voulait-il vraiment au fond? Ses deux gialli, Le parfum de la dame en noir et Pensione Paura, forment deux entitĂ©s distinctes, dĂ©rivant totalement hors des codes du genre (point de jolis demoiselles fĂ©lines, de gants noirs ou de rasoirs effilĂ©s) et infiltrant la psychĂ© fĂ©minine Ă  sa manière. Pensione Paura filtre avec le drame historique poisseux, tendance Mario Bolognini, transformant la solitude d’une jeune fille dans une pension en cauchemar schizophrène qui ne semble s’attacher Ă  aucun genre. Plus intĂ©ressant et plus giallesque, car davantage en adĂ©quation avec les codes esthĂ©tiques du genre, Le parfum de la dame en noir est un trĂ©sor Ĺ“uvrant ouvertement dans le bizarre flamboyant comme on l’aime.

En haut de l’affiche, une Mimsy Farmer qui n’a pas connu les rĂ´les les plus faciles de l’âge d’or du giallo: on la voyait sexuellement agitĂ©e chez Argento dans Quatre mouche de velours gris, ou frigide hantĂ©e de visions nĂ©crophiles dans Frissons d’horreur. Chez Barilli, elle y incarne Sylvia, jeune femme manifestement Ă©panouie Ă  la tĂŞte d’un labo de parfum, mais dont l’Ă©quilibre mental semble vaciller du jour au lendemain. Il faut dire que le comportement parfois inquiĂ©tant de son entourage n’aide pas: un petit ami aussi sĂ©duisant que culpabilisant, un gentil voisin parfois un poil trop envahissant, intervention d’un medium malvoyante… le passĂ©, en l’occurrence sa propre mère morte tragiquement et son enfance troublĂ©e, ressurgissent par le biais de vision faisant de plus en plus basculer sa santĂ© mentale. Bien Ă©videmment impossible de ne pas penser Ă  Rosemary’s Baby, sans le motif de l’enfantement tout du moins, mais aussi et surtout, au Locataire du mĂŞme Polanski auquel il est antĂ©rieur, partageant avec lui certains moments clefs ou idĂ©es fortes (Sylvia s’identifiant Ă  sa mère comme Tchekovski Ă  Simone Choule). Des coĂŻncidences troublantes…

Mais au rĂ©alisateur polonais et Ă  sa vision putride et grotesque de la folie, Le parfum de la dame en noir lui prĂ©fère un sens de la poĂ©sie proche du merveilleux, avec ses arrières plans pop et fleuris, ses espaces trop grands, ses fontaines opulentes ou ses ruines du souvenir. Du Lewis Caroll souillĂ© et sanguinolent, peinturlurĂ© de bleu, non pas dans ses Ă©clairages comme chez Bava ou Argento, mais dans la moindre parcelle de dĂ©cors, dans le plus infime des bibelots, donnant une texture nĂ©buleuse pour mieux habiter un rĂŞve Ă©veillĂ© oĂą l’on ne sait plus ce que l’on doit croire ou pas. La b.o grandiose de Nicola Piovani (peut-ĂŞtre sa meilleure) alterne Ă©clair de terreur et Ă©vasion mĂ©lancolique, comme un personnage Ă  part de cette dĂ©ambulation traumatique. Dans un dernier jaillissement, tout se terminera dans un sursaut innommable, Ă  l’ombre du monde, dans une horreur caverneuse nous laissant lĂ , hĂ©bĂ©tĂ©s.

LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR VU PAR PASCAL LAUGIER
«Le giallo s’est souvent acoquiné aux théories psychanalytiques alors en vogue dans une Italie qui cherchait à se sortir des dogmes oppressants du Vatican. Cet incroyable film de Fransesco Barilli n’échappe pas à cette tendance, qui voit son héroïne, l’immense Mimsy Farmer, revivre peu à peu des souvenirs traumatisants et chercher la clef de son énigme intérieure. L’intrigue, se coltinant quelques clichés savoureux à base de magie africaine et de société secrète, prend néanmoins le temps de construire un personnage inoubliable. Mimsy rejoint le cohorte sublime des héroïnes du genre italien. Et le cinéaste, visiblement fasciné par son visage, la sert de toute sa fougue méditerranéenne. Car au-delà du suspens et du mystère, Le Parfum de la Dame en Noir est un furieux déchaînement de style qui fait virer le film vers un projet aussi arty qu’abstrait. On ne dira jamais assez à quel point le cinéma de genre, par les obligations mêmes que ses archétypes imposaient, ce qu’on a appelé les «scènes à faire», permit à bon nombre de cinéaste de trouver leur liberté. Barilli, a priori modeste artisan œuvrant principalement à la télévision, sut voir en cette histoire à la mode une opportunité pour tenter des expériences. Pour faire du cinéma. Et du cinéma, son film ne contient que ça. Soutenu par l’un des plus beaux scores composés par Nicola Piovani, servi par la photographie dantesque de Mario Masini (Faccia di Spia, Padre Padrone…), il faut le voir soigner son cadre et son découpage, il faut l’imaginer déstructurer son récit, couper, surprendre, à des fins de transcender son sujet, il faut l’imaginer se battre pour faire de ce film de commande une œuvre éminemment personnelle, un film immense de plus au panthéon de ce que le cinéma italien, un jour, a été. Imaginer que ce film fulgurant reste inédit en France, se dire qu’il ne reste plus rien de ce cinéma aujourd’hui, que les italiens, non contents d’en avoir perdu la recette, ont même oublié qu’il ait jamais existé, c’est un peu raconter ce que nous avons collectivement perdu. Giallo ou pas, cinéma populaire ou pas, les extraordinaires années 70 ont poussé le genre jusqu’à un point de liberté, de subjectivité et d’expérimentation tel qu’elles constitueront pour longtemps encore un territoire d’une incommensurable richesse. Vu un samedi après-midi chez mon ami Gans via une vieille VHS grecque de quatrième génération, Le Parfum de la Dame en Noir est depuis ressorti en DVD italien sous-titré en anglais dans une copie restaurée. L’époque actuelle a quand même du bon. Si vous n’avez pas envie de voir ce film, c’est que vous êtes déjà mort.» P.L.

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