Quand il signa en 1965 le stupéfiant La donna del lago, Luigi Bazzoni frôlait de son aile le giallo, qui connaissait à peine ses premiers balbutiements. En 1971, il fera partie des réalisateurs avec Sergio Martino et Dario Argento à donner le coup d’envoi du genre avec Journée noire pour un bélier. Le Orme, qui sera d’ailleurs son dernier film, peut-il être considéré comme tel? En passant, vite fait, oui. Mais rangez vos gants noirs, vos rasoirs, oubliez les filets de sang et les cuisses longues: si Le Orme est un giallo, c’est un giallo de l’autre monde. Ou d’ailleurs.

Le Orme débute d’ailleurs comme un 2001 du pauvre, avec sa carcasse spatiale abandonnant un cosmonaute sur la lune. Klaus Kinski aux manettes assiste à l’agonie du cobaye, victime d’on ne sait quelle expérimentation douteuse. Des images rêvées par l’héroïne Alice, peut-être aussi le souvenir d’un film qu’elle avait abandonné en cours de route. Traductrice talentueuse et aisée, elle ne cesse de ressasser ces images à la nuit tombée. Lorsqu’elle se rend à son travail, on lui demande des comptes: trois jours d’absence qu’elle avait oublié, trois jours volatilisés, trois jours avec un point d’interrogation. Comme indice, elle ne trouve qu’une carte postale déchirée où figure la photo d’un hôtel, située dans la ville de Garma. Avec une sérieuse impression de déjà-vu en prime. Un avion plus tard, là voilà en pleine saison morte dans un cette bâtisse quatre étoiles au bord de la mer, où d’autres personnes jurent l’avoir vu la semaine dernière sous le nom de… Nicole.

Guère avisé dans l’effroi, Le Orme frappe par ses choix esthétiques tranchés et exquis : la Rome de la partie urbaine est une ville blanche de science-fiction, ensevelie sous les constructions massives et froides, vidée de toutes rondeurs baroques. Chassez le naturel et il revient au galop: dans la ville fictive de Garma (le film fut tourné en réalité en Turquie), on est assailli de ruines sous les pinèdes, de vitraux majestueux, de palais fantoches immenses et de crépuscules bleus. Vittorio Starorio, chef op’ qui sautillait de Bertolucci à Argento, injecte des couleurs par touches, à mesure que les zones d’ombres se dissipent. Ou à l’inverse, que l’on s’éloigne de la réalité. Le score très émouvant de Nicola Piovani appelle à un autre portrait de femme au bord de la crise du mystère: tout comme Mimsy Farmer dans Le parfum de la dame en noir, Florinda Bolkan traverse le miroir et se paume dans son passé, ses fantasmes… mais perd aussi son identité, avec tous ses visages (Nicoletta Elmi, la diablotine du cinéma d’horreur italien, ou l’élégante Caterina Boratto) qui la prennent pour une autre, ou plutôt la font devenir une autre. Le locataire et son tandem Simone Choule/Trekovsky reviennent une fois de plus dans les mémoires, la présence de Lila Kedrova (qui coulait un bronze sur le palier dans le même film de Polanski) confirmant d’étranges et fascinantes connexions entre les trois films.

En tous cas, La Orme est sans doute le seul du lot à ne réclamer aucune appartenance à l’épouvante: on marche à l’aveugle dans une carte postale hantée, suspendu au visage dur et confus de la Bolkan, qui n’en était pas à ses premiers troubles psychiques (Le venin de la peur, anyone?). Le frisson du sublime, plutôt que la peur, comme lorsque Alice (ou Nicole?) en pleine extase triste, se remémore des émois adolescents dans un baiser nimbé de milles couleurs. Et Amer a dû se souvenir fort des derniers instants, avec cette fuite en bleue contre la folie, qui passe de la lune à la terre, de la terre à la lune.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici