Le manuscrit trouvé à Saragosse est une sorte de malédiction. Une malédiction fantastique à rendre complètement zozo qui nous enroule dans sa folie et vole au passage un bout de notre âme. L’un des films préférés au monde de Luis Buñuel.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Voici donc la fameuse transposition presque littérale d’un roman très étrange écrit en 1797 et, fait peu commun, en langue française, par un comte Polonais, Jan Potocki, qui a connu des aventures dans différents pays, accouché sur papier toutes ses obsessions et s’est suicidé vingt ans après en se flanquant une balle dans la tête – balle qu’il a pris le soin de faire bénir par un prêtre. De manière indistincte, on peut découvrir dans ce livre foisonnant toute sorte d’histoires pittoresques, des récits vaguement autobiographiques et des légendes surnaturelles. Fasciné par ces conditions mystérieuses et l’idée de perpétuer une légende sacrée, le réalisateur Wojciech J. Has a eu envie de transposer cet univers unique en se laissant guider par ses intuitions. Nul besoin d’ajouter qu’il s’agit bien entendu d’un pari impossible. Mais grâce à la folie du cinéaste, il est relevé haut la main.

Il importe de le découvrir dans sa version intégrale de trois heures qui permet de savourer chaque minute – chacune comportant la même prise de risque. Mais tel quel, à l’époque, il était commercialement synonyme d’échec foudroyant. Lors de sa sortie aux États-Unis sous le titre “Adventures of the Nobleman”, il est tout d’abord amputé d’environ trente minutes – cette version expurgée tendant à modifier le sens du récit. Avant de subir un nouveau charcutage d’une demi-heure. Soit une bonne heure en moins dans sa version salles. Certains cinéphiles parviennent à voir la première mouture du montage dont Jerry Garcia, futur membre des «Grateful Dead» qui sera marqué à vie. Avec la collaboration de la Pacific Film Archive, il va chercher au début des années 90 à retrouver la version intégrale du film qui fut précieusement conservée par Wocjiech Has. Hélas, le coût de la restauration de son matériel s’avère trop élevé. Amoureux du cinéma devant l’éternel, Martin Scorsese et Francis Ford Coppola sont venus mettre son grain de sel en aidant la boîte à financer cette opération par trop onéreuse. En 1997, le film est fin prêt à ressortir dans sa version intégrale de trois heures dans un circuit limité de salles d’art et d’essai aux Etats-Unis. Cinq ans plus tard, il bénéficie d’une sortie en zone 1 et retrouve grâce à ce support toute sa noblesse.

Conformément au livre dont il est adapté, Le manuscrit trouvé à Saragosse tire toute sa force de son foisonnement (fantastique, aventures, onirisme, comédie, satire, romantisme, horreur) en donnant la sensation d’avoir toujours une longueur d’avance sur le spectateur déboussolé. Luis Buñuel ne s’en est jamais remis: selon ses termes, il l’a vu trois fois; ce qui dans son cas se révèle exceptionnel. On ne s’étonnera pas d’ailleurs de constater que La Voie lactée, autre grand récit picaresque à la lisière de l’uchronie qui mélange les modes, les personnages et les époques, ressemble plus ou moins à un exercice de style descendant de ce film. En l’état, le récit est impossible à résumer même s’il obéit à des lois très rigoureuses que ce soit dans la narration extrêmement limpide ou la mise en scène totalement aérienne. Cette structure apparemment décousue lors d’une première lecture est conforme au canevas d’origine qui contient autant de voyages, d’anecdotes que de secrets. La Clepsydre fonctionnait sur le même principe en mêlant les soubresauts de l’histoire avec la chronique intimiste et en changeant de lieux comme d’époque. On passait ainsi d’une séquence de guerre (le protagoniste réveille des personnages inanimés grâce à un sabir secret pour les emmener faire la guerre) à un mariage (on assiste à un banquet) pour débouler finalement dans un repas (la plus belle scène du film, teintée d’onirisme). Des séquences magiques comme celle, abstraite, du dîner ou, fantasmée, du livre qui s’arrache, de la tête coupée, des bulles qui pleuvent étaient dignes des plus grands moments du surréalisme. On retrouve ce genre d’images picturales et viscérales, taillées à même les ténèbres, dans Le manuscrit trouvé à Saragosse.

Les séquences les plus inouïes qui amènent parfois à ce que des personnages appartenant à des histoires dissemblables se croisent par déterminisme se succèdent à une cadence telle qu’on se demande si on ne va pas saturer. Il n’en est rien. Le récit est clairement fragmenté en deux parties de durée égale (soit une heure trente) et suffisamment solides pour ménager suffisamment de (bonnes) surprises. Dans un premier temps, deux soldats tombent sur un manuscrit dans lequel sont narrés les pérégrinations picaresques de Alfonse Von Worden partagé entre rêve et réalité, prémonition et pragmatisme. Avant que Von Worden lui-même tombe ce manuscrit où toute son histoire est déjà tissée. La seconde histoire correspond à un nouveau récit picaresque introduisant une nouvelle dimension initiatique et comprenant Von Worden, le héros tourmenté de la première histoire, et Avadoro, un étrange gitan qui devient d’un simple basculement le nouveau protagoniste du récit et raconte une nouvelle histoire à dormir debout. Des éléments présents dans la précédente histoire réapparaissent qu’ils s’agissent des lieux et des personnages. Ces correspondances sont justifiées par le fait que peut-être nous sommes en train de voir ce que Von Worden visualise dans son cerveau avec sa propre existence et introduit des personnages qu’il a croisés dans son monde imaginaire. Ce qui expliquerait la fantasmagorie ambiante dans laquelle le film baigne avec insouciance. Cela donnerait une légitimité à cet univers de mythes et de légendes qui maltraite élégamment la vraisemblance.

Toutes les hypothèses sont possibles. Mais l’idéal serait de ne rien rationaliser pour profiter pleinement de l’expérience. Au jeu des émotions, ce mélange de contradictions (angoisse et burlesque, Grand Guignol et épouvante, raideur théorique et tentation instinctive) contribue à donner un suspens assez monstrueux au récit surabondant d’enjeux dramatiques et de questions sans réponse. Has a très bien compris que le cauchemar provenait de la répétition déchaînée des événements. Ainsi, la même auberge dans laquelle se réfugie le capitaine Von Worden, est présentée avec les mêmes artifices formels. A la différence près qu’un détail presque subliminal change à chaque fois. Le manuscrit trouvé à Saragosse est une sorte de malédiction. Une malédiction fantastique à rendre complètement zozo qui nous enroule dans sa folie et vole au passage un bout de notre âme.

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