Neuf ans après Les crimes de Snowtown, qui l’a révélé comme cinéaste, Justin Kurzel délaisse les projets casse-gueule (adaptation de Assassin’s Creed et Macbeth) pour raconter avec une vraie liberté (sans doute salvatrice pour lui) la trajectoire de Ned Kelly et son gang de criminels. Cité dans le top 2020 de John Waters, Le Gang Kelly est désormais disponible en VOD et en DVD. Ça déménage comme ça épuise.

Il suffit de se renseigner sur l’histoire de Ned Kelly pour comprendre qu’il y a quelque chose de foncièrement cinématographique dans sa trajectoire. Rien d’étonnant d’ailleurs d’apprendre que sa vie a inspiré le film australien The Story of the Kelly Gang (Charles Tait, 1906), considéré comme étant le premier long métrage de l’histoire du cinéma. En Australie, certains considèrent Ned Kelly comme un criminel; d’autres comme un héros révolutionnaire, une sorte de Robin des bois des Antipodes. Dans le bush, c’est une figure historique, incarnant le symbole de la lutte contre le gouvernement britannique à une époque perturbée où ce continent gagnait peu à peu son indépendance. Vendu par sa mère à un célèbre voleur de chevaux alors qu’il n’était qu’un enfant, Ned a découvert les prisons à l’âge de quinze ans, puis tenté vainement de rentrer dans le droit chemin. À vingt-cinq ans, il est l’homme le plus recherché de la colonie de Victoria, faisant un audacieux pied de nez à la loi – jusqu’au jour de sa capture et de sa pendaison, le 11 novembre 1880. Son gang de bushrangers (hors-la-loi dans l’Australie du XIXe siècle) ayant précédemment fait régner la terreur et allumé une lueur d’espoir chez ceux qui n’avaient rien.

Aux antipodes du nouveau western mélancolique (L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford de Andrew Dominik), Justin Kurzel tente le nouveau western sous acide avec Le Gang Kelly en donnant l’impression au spectateur de mettre les doigts dans la prise. Une impression plus sensorielle que viscérale, selon nous. Justin Kurzel, revenu des expériences de Assassin’s Creed et Macbeth tel un prête ayant vu les enfers, joue avec le titre original True History of the Kelly Gang. Et jouit pleinement de la liberté octroyée par cette adaptation d’un roman homonyme de Peter Carey, déjà très libre et très imaginé. L’écrivain y relate le témoignage de Ned Kelly sur des petits bouts de papier alors que la police est à ses trousses. Tout ce qu’il va raconter (à sa fille, en l’occurence) penchera davantage du côté de la relecture exaltée d’une réalité – on a envie de dire sous substance – que d’une version ultra-réaliste de l’histoire de ce gang. Il l’indique d’ailleurs d’emblée avec un carton: Rien de ce que nous sommes sur le point de voir n’est vrai. A partir de là, tout devient possible, y compris les excès, pour raconter celui que l’on veut devenir.

S’en tenir aux faits historiques pour un exposé scolaire sagement illustratif, il en est donc hors de question pour Kurzel. Son dada: tout barbouiller d’effets visuels et sonores, au risque de l’indigestion. Alors, oui, autant y aller en poussant tous les curseurs à fond et tant pis si ça épuise les yeux, si ça fait mal à la tête, si ça éclabousse au visage. Ce qui le passionne clairement, c’est la vie bigger than life, la démesure de l’icône, ses mutations. Ce qui se passe dans le cerveau de Ned Kelly avec toutes les ambiguïtés morales, familiales, sexuelles, identitaires. Sous couvert de raconter l’Australie du XIXe siècle en plein bush, il fait de son film du cliquant chic et choc, de Ned Kelly une rockstar dandy qui avec son gang porte des robes. Avec son chef-opérateur Ari Wegner, il donne à son récit des allures d’opéra psyché et, en quête d’un état second, vise l’ampleur hallucinée de cette terreur des autorités ayant brûlé sa vie sans avoir peur de la cramer. Du coup, il déploie une batterie d’effets visuels hérités du cinéma expérimental et du vidéo-clip, quand ils ne sont pas vidéo-ludiques: séquences stroboscopiques, anachronisme volontaire et hymne des Sex Pistols God Save the Queen en BO pour faire un lien dans le refus de l’autorité… Et de questionner, en substance, la masculinité, la virilité, l’identité entre devenir celui qu’on a décidé pour nous et celui que l’on veut réellement devenir.

D’aucuns trouveront que, sous couvert de modernité, le résultat se révèle trop grandiloquent, trop maniéré, trop fabriqué, trop cadré dans sa fureur, trop sûr de ses coups, trop dans l’extrême pour faire passer autre chose que l’admiration béate de ses effets. C’est ce qui l’empêche de laisser une empreinte durable et marquante. Des réserves réelles, donc, alors que le réalisateur est persuadé de réaliser un chef-d’oeuvre apocalyptique. Mais les qualités de sa proposition bardée d’excès l’emportent sur les défauts. L’atout majeur permettant à Kurzel de convaincre, malgré tout, donnant envie de passer de bonnes grâces ses lourdeurs, ses facilités, ses manières voyantes afin de remplir l’assiette du plouc de “punk expliqué aux nuls”? L’incarnation! Par le passé, Ned Kelly a été interprété par Mick Jagger en 1970, dans un film de Tony Richardson et par Heath Ledger en 2003 (Ned Kelly de Gregor Jordan). Mais n’en déplaise à la bombe charismatique des Rolling Stones, rien d’aussi soufflant que les prestations de Harry Green­wood qui le joue jeune (face au mentor criminel joué par Russell Crowe qui lui mettra un flingue et un stylo dans la main) et George MacKay (vu dans 1917 de Sam Mendes) qui l’incarne adulte. Tous deux sous la férule d’une mère castratrice (Essie Davis) sont formidables. La mère aussi, les soldats anglais pas moins (Charlie Hunnam puis Nicholas Hoult).

Le Gang Kelly, de Justin Kurzel. En VOD et le 4 décembre en DVD et Blu-ray (Metropolitan)

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