Pas sûr que Ferreri ait survécu à l’image de provocateur aux mains grasses que lui ont collé des titres fameux comme La grande bouffe ou son diptyque Depardien (Rêve de Singe et La dernière femme), où l’homme se voyait administrer le coup de grâce par une société en décomposition. L’espoir, la lumière, Marco laisse ça aux femmes et aux enfants. L’auteur qui a toujours placé la trivialité et les sentiments au même niveau fut, semble-t-il, emprisonné par son goût du scandale.

Peu étonnant qu’on parle moins de Pipicacadodo (qui révéla Roberto Benigni des siècles avant sa consécration mondiale) ou de toute sa carrière eighties, amorcée par une sorte de premier au revoir à la provoc qui tâche, à savoir Contes de la folie ordinaire – le second sera La chair en 1991. D’ailleurs qui d’autre que Ferreri aurait pu retranscrire l’étrange combinaison de tendresse (très) enfouie, de liquide frelaté et d’urbanisme sordide de Bukowski? Aujourd’hui, plus grand-monde n’en voudrait (Ben Gazzara en Bukow fictif tape son ex femme, suit une mégère qui «aime se faire violer» et tripote des mineurs), et pourtant c’est bien cet équilibre instable que seul Ferreri pouvait capter pour en faire une œuvre à la fois dérangeante et étincelante.

Vient par la suite ce qu’on pourrait considérer comme le diptyque féministe de Ferreri, lui a qui dû essuyer plus d’une fois les étiquettes de misogyne: le très joli Histoire de Pierra, où il fait rencontrer Zaza Huppert en pleine ascension et la fassbienderienne Hanna Schygulla, et le totalement oublié Le futur est femme, qu’on pourrait considérer ironiquement comme son plus beau film. Probablement pas ce qu’on attendait à l’époque d’un ex-roi de la provoc. Et quel gâchis! Mariage de star: Ferreri rapproche alors ses muses de l’époque, Hanna Schygulla et Ornella Muti, pour un triangle amoureux pas comme les autres (c’est Niels Arestrup et sa gueule à la Brando qui sera au milieu).

Une voiture garée devant une boite de nuit, Josy Nowack qui rugit: spots plein la gueule, bienvenue dans les années 80. Bien entouré, Ferreri ne se sépare pas de Dante Ferreti aux décors et de Tonino Delli Colli à la photo, avec une Italie à la fois symboliquement vraie et irréellement fausse. Anna & Gordon sont un couple de trentenaires sans enfant, qui jouissent dans les rayons de lumière des discothèques. On voit l’homme les yeux bandés trouver naturellement sa bien-aimée dissimulée derrière des barreaux liquides. Inséparables et sanguins, presque jusqu’à la folie. Et ce soir-là, Anna vient en aide à Malvina, une superbe créature harcelée par une tripotée de vautours. Comme tous, elle aperçoit la beauté de ses traits, puis la rondeur de son ventre: même enceinte, Malvina ne s’est pas arrêtée de vivre, nomade au passé incertain, si ce n’est inventé.

Comme envoûtée, Anna l’embarque chez elle, et son compagnon se trouve à son tour séduit. Le couple prend peur de ce ventre comme de ce visage félin qui pourraient prendre soudainement trop de place dans leur vie, qui pourraient même le faire se séparer. Mais une harmonie va se créer, dans le chaos bien sûr, jusqu’à unir le trouple. Ferreri invite à la croyance d’un avenir, délaisse l’image d’une maternité-prison, incluant une fois de plus la sainte mer comme le lieu de toute (re)naissance, mais n’épargne pas les travers de la société italienne, d’une présence policière vindicative à ses aires de supermarchés atroces, comme annonciatrices de l’Italie vulgos de Berlusconi.

C’est aussi l’ère de l’italo-disco, dont Le futur est femme en pourrait être le digne représentant en apparence comme au-dedans: l’envie d’aimer derrière les larmes, le plaisir d’être ensemble noyé sous les éclairages cosmiques et le délice de l’insouciance, même quand on s’éclate sur le dance-floor en chantant des frivolités comme «Banana tu per me, Banana io per te!». Le plaisir du plaisir, aujourd’hui plus que jamais en danger. Même si plus eighties tu meurs, ce Ferreri bizarrement conspué montre à quel point la fibre poétique du cinéaste a traversé les années pour trouver une résonance dès plus troublante de nos jours.

Titre original: Il futuro è donna. Réalisation: Marco Ferreri. Avec: Hanna Schygulla, Ornella Muti, Niels Arestrup… Scénario: Marco Ferreri, Piera Degli Esposti et Dacia Maraini. Producteur : Achille Manzotti. Directeur de la photographie : Tonino Delli Colli. Monteur : Ruggero Mastroianni. Chef décorateur : Dante Ferretti. Chorégraphe : Iaia di Capitani. Sociétés de production : UGC, Ascot film. Genre : drame. Durée : 1h43. Date de sortie : 1984

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