Disponible sur Netflix, Le diable tout le temps du réalisateur Antonio Campos appartient à cette catégorie rare et précieuse des films nihilistes et sauvages qui rendent malade. Le cinéma américain dans ce qu’il a de meilleur.

Bienvenue en Amérique dans les années 1950, dans une petite ville rurale du sud de l’Ohio. Là-bas, se consument plusieurs histoires, celle d’un vétéran de la Seconde Guerre mondiale qui ne peut sauver sa femme d’un cancer et dont la fanatisme religieux vire à l’obsession. Celle d’un couple de tueurs en série arpentant les routes à la recherche de jeunes auto-stoppeurs. Celle d’un prêtre qui séduit les jeunes filles au nom de leur amour pour Dieu. Et celle d’un enfant témoin de toute cette horreur qui tente de devenir quelqu’un de bien.

Qui a (encore) envie de passer plus de deux heures dans une communauté white trash dévastée par la violence et la bigoterie? Possible, sur le papier, que vous ayez envie de passer votre tour, soutenant en bon cinéphile que des films comme ça existent depuis la nuit des temps – pour n’en citer qu’un, Le malin de John Huston (1979), référence des références. Mais si l’on vous dit qu’aux commandes se trouve un certain Antonio Campos, normalement, ces a priori devraient être anéantis. Réalisateur du puissant Afterschool (2008), mélange de teen movie et de film de fantôme corrigé en mode achtung-achtung-ich-liebe-Michael Haneke, il n’a fait que des films très noirs, à l’instar de Simon Killer (2012), errance parisienne sans objet ni but avec un Brady Corbet largué et Christine (2016), portrait terrible d’une journaliste jouée par Rebecca Hall ayant tout sacrifié pour sa carrière et qui va payer le prix cher. Des trois, seul Afterschool est sorti en salles, les deux autres n’ont pas eu cet honneur et c’est bien dommage puisque l’accès à ce cinéma-là, qui ne caresse pas du tout dans le sens du poil et qui a de quoi nourrir de vraies réflexions sir l’époque, s’en trouve sacrifié. Rien de surprenant donc à voir ce cinéaste adapter ce concentré hyper-sombre de l’auteur Donald Ray Pollock, ancien ouvrier et camionneur devenu écrivain sur le tard, qui est né à Knockemstiff et qui a écrit ce livre en 2011 sous influence de cette littérature gothique du sud des Etats-Unis. Campos, qui est ici réalisateur et coscénariste, a sans doute vu dans cette transposition cinématographique un défi convulsif consistant à adapter l’inadaptable – Le Démon de Hubert Selby Jr., vrai grand roman fou réputé inadaptable, se révèle l’un de ses livres préférés au monde.

Comme le titre l’indique, le diable ne se cache pas dans les détails, il est là, tout le temps, partout. Avec son scénario ambitieux où se mêlent différents espace-temps, aux allures de chronique polyphonique où des adultes monstres sont observés par un enfant désarmé, Antonio Campos propose ni plus ni moins que la peinture d’un monde en proie aux forces du mal, s’inscrivant dans la droite lignée des films de Lars Von Trier (The House That Jack Built), de Na Hong-Jin (The Strangers), de William Friedkin (Le sang du châtiment) ou encore de David Lynch (Twin Peaks), là où l’horreur s’étend, persiste, sur la durée – ici, deux générations, de la Seconde Guerre mondiale à la guerre du Vietnam. Antonio Campos est suffisamment cinéphile, et suffisamment attiré par ces univers tourmentés où le calme apparent en surface le dispute à l’horreur en profondeur, pour avoir eu envie de s’y inscrire lui aussi. Les références très imposantes que nous venons de vous jeter à la gueule (du Lars, du Lynch, du méchant) pourraient éclipser le film, voire le cantonner à un épigone de faiseur. Il n’en est rien.

Sans chercher à être au niveau de ces films monstres ni même à les singer, Le diable tout le temps est très naturellement taillé dans ce marbre, il est sec, sans séduction de surface mais sans complaisance non plus. C’est l’Amérique des white trash dans un enfer banal, sans vernis cinégénique ni le moindre romantisme, qui se déroule entre 1945 et 1965 mais qui pourrait parfaitement avoir lieu ailleurs, pas seulement aux Etats-Unis – on réalise à quel point d’ailleurs Campos laisse son film très ouvert sur le monde et en cela invitant à d’autres lectures, se gardant bien de se confiner à cette option superficielle et politiquement commode du «regardez c’est l’Amérique de Trump». Porté par la vision de l’auteur du roman, qui fait ici office de narrateur en voix-off, il regarde juste ce monde-là sans mentir, pas dupe, sans illusion, où tout est comme ça parce que c’est comme ça depuis le début et qu’il n’y a rien à en tirer. Il pose la question du déterminisme sans échappatoire, de l’éducation, de l’héritage génétique et moral de la violence, et de notre capacité ou non au fil du temps à se débarrasser de toutes ces ombres qui suivent toute une existence – le Alexandre du film merveilleux de Bergman en sait quelque chose.

Le diable tout le temps communique avec une réelle intelligence et une grande sensibilité avec tous les films angoissés. Même lorsque la noirceur inhérente au cinéma de Campos pourrait faire lorgner le film vers la tragédie grecque, pas d’opératisme là encore, juste une crudité réelle qui réussit à instiller un malaise plus profond que trop d’effusions gores aurait décrédibilisé. Cette violence-là saute au cou par surprise, elle ne veut pas du bien. Et elle est parfaitement rendue par tous ses comédiens, exceptionnels, aux antipodes, radicalement, d’une vision glamour plus que jamais recherchée par le Hollywood actuel: de Tom Holland qui donne l’impression de sortir du Emprise de Bill Paxton à Robert Pattinson qui joue le prédicateur corrompu halluciné, de Jason Clarke et Riley Keough en tueurs nés à Mia Wasikowska dont la douceur apparente inspire décidément bien les réals extrêmes. Pour ne citer qu’eux… Après l’improbable dépression de Charlie Kaufman (Je veux juste en finir), on se pince de voir des films pareils (adultes mais planqués comme au sex-shop) sur une plateforme comme Netflix. Il y a dix ans, on les aurait sans doute vus dans une salle de cinéma et on en serait ressorti avec des images plein la tête, dans un état proche de la sidération.

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