En adaptant à la virgule près Un homme qui dort de George Perec, Bernard Queysanne filmait en 1974 une errance du vide dans un Paris ayant oublié que Mai 68 était passé par là. Son Diable au coeur, réalisé deux ans plus tard, raconte un autre mal-être souterrain de cette même époque, avec une forme certes moins expérimentale que dans son adaptation du roman de Perec mais non moins, voire plus, provocatrice. A l’écran, on retrouve un Jacques Spiesser, toujours aussi spectre parmi les spectres, mais dont le corps de glace ne tarde plus à prendre feu. Dans le moelleux d’un appartement bourgeois, il endosse cette fois la défroque d’Eric, un étudiant qui cherche à s’extraire du monde dans sa chambre par le travail, la musique, la lecture et des collages surréalistes qui illustrent déjà un beau fracas au dedans. Entre les portes et les miroirs, il scrute la belle Linda, la fille au pair, jouée bien sûr par la fille au pair que les minots auraient tous voulu avoir dans les 70’s, à savoir Jane Birkin (qui d’autre?). Une sylphide rieuse qui entame sciemment un jeu du chat et de la souris avec le concerné, évitant et croisant ses regards, se dérobant pour mieux revenir, lassée et fascinée par les lectures polissonnes qu’il lui adresse.

En plein réveillon de Noël, l’ambiance familiale n’est malheureusement pas au beau fixe. Égarée par son devoir de mère, la matriarche (Emmanuelle Riva) se fait souris, et le père (Philippe Lemaire) joue les lions si on lui reproche ses grandes absences. Un personnage aux antipodes de son cher fils détesté, curieux cheminement entre un Antoine Doinel peu bavard (tant mieux) et un Norman Bates en devenir. Lorsque celui-ici découvre Papa en train de fricoter avec celle qu’il convoite, il le fusille et emmène sa princesse de rien dans une maison de campagne isolée de tout.

La pente glissante du sujet sulfureux mais épuisant de sournoiserie (puceau enlève femme, femme dit non puis dira oui) est entamée. Mais Queysanne s’en démêle avec beaucoup d’adresse: il fait de son personnage principal une timide frustré dominé par sa prisonnière, qui le confronte avec malice et audace. La Jane Birkin, imitant Rita Hayworth avec comme seule musique le froissement du tissu, sait très bien l’effet qu’elle a sur ce petit mec révolté contre tout, qui déborde d’une sève qu’il ne peut même pas assumer. Alors que le cadavre du papa félon se décompose au loin, le couple infernal s’élève par les jeux de mains et de vilains, faisant du plaisir une fête de l’amour et de la mort, défiant les autorités et l’ordre établi. On tue le père, on insulte la mère, on tire sur la police et on baise tant qu’on peut.

Cité de la première à la dernière image, George Bataille devient le président de cette drôle d’union. Comme les protagonistes de Histoire de l’oeil, dont le texte revient comme un leitmotiv, les deux jeunes gens renvoient le sexe à sa dimension ludique et transgressive, plutôt qu’à un sempiternel chemin de croix panpancucul. Insolent et bizarre, comme on aime.

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