Il y a des filmographies comme ça, où s’il fallait bien voir un seul, mais alors un seul, film du réalisateur, ce serait celui-là. Pour notre Peter Greenaway, ce serait par exemple Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant qui l’emporterait. Parce que tout est là sur une ligne, dans une complétude totale.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Moins mindfuck et distant que Meurtre dans un jardin anglais ou Zoo, moins «installation vidéo» que Prospero’s Books ou The Pillow Book (qu’on aime beaucoup hein attention), (un peu) moins extrême que le vertigineux Baby of Macon, Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant en impose malgré tout. Greenaway a réussi ici à condenser sa matière première, plantant son décor comme une pièce dans des décors dont on voit les rouages évidents. Ce qui paraît pourtant faux, limité, visible, semble déboucher sur une autre réalité. Fellini le savait bien. Peter aussi.

Le cuisinier le voleur sa femme et son amant, c’est aussi un film sans âge qui pourrait se passer à n’importe quel moment du 20ème ou du 21ème siècle, qui se situe nulle part et partout à la fois. Restaurateur paisible, le chef Borst (Boringher et son anglais effroyable, on aime bien) dirige un restaurant de haute gastronomie appartenant hélas à un voleur, un salaud, un mafieux, une ordure: Albert Spica (Michael Gambon dans le rôle de sa vie). Entouré de ses misérables caïds à deux sous, il terrorise le monde entier, éructe 24h sur 24h et a foutu au placard ce qu’on nomme la sobriété. Le genre à causer bonnes manières tout en en appliquant aucune, catalogue ambulant de préjugés racistes à la culture braillarde, sadique assumé qui gueule sur les toits et tape sur tout ce qui bouge.

À ses côtés, sa femme Georgina (Helen Mirren, sexuelle et élégante: Helen quoi) économise sa salive, fait bonne figure et prend garde aux bleus sur le corps. Un jour, celle-ci croise le regard d’un client fidèle du restaurant, reflet inversé de son monstre de mari: un amateur de lettre doux et cultivé, qu’elle rejoint dès qu’elle peut dans les toilettes, puis, avec l’aide de Borst, dans les cuisines. Reste à savoir si la situation, délicate, va durer.

Encore un peu et on se croirait Au théâtre ce soir. Sauf qu’on est chez Greenaway, et qu’il préfère filmer un vaudeville évoquant Bataille et Rabelais, où l’humain est réduit à ses fonctions primaires : manger, chier, baiser. La grande bouffe n’est pas loin. Comme dirait Spica: «the naughty bits and the dirty bits are so close together». Et c’est vrai.

À tout moment, tout pourrait se vautrer dans l’indigestion, le «too much chaos» comme on dit: les travellings et les faux plans-séquences timbrés, la musique vrombissante de Nyman sur les couleurs pétantes, le mariage du sexy et de l’immonde, chair vivante contre chair avariée, amour et violence. Un film qui donne à la fois la dalle et la nausée, se montre à la fois incroyablement sublime et d’un formidable mauvais goût. Greenaway y trouvait l’équilibre parfait du chaos, aimant les corps autant qu’il les malmène (homme enduit de merde, gamin torturé, fourchette plantée dans la gueule d’une prostituée). On y ingère des mets de choix, mais aussi du papier, des boutons, une couille de mouton, et folie suprême, de la chair humaine. Ici la vengeance est un plat qui se mange sacrement chaud, et le terrible Spica se verra renvoyé à son statut d’ogre de la manière la plus radicale possible. Ça fond dans la bouche et pas dans la main, comme dirait l’autre.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here